Introduction au Soufisme (مدخل إلى التصوف)
Source : Cours 1 — Institut ELI-K-SIR
La sincérité de l'orientation (صدق التوجه)
Sidi Ahmed Zarrūq (m. 1493) enseigne que l'on pourrait donner plus de mille définitions du soufisme, mais qu'en une phrase : c'est la sincérité de l'orientation (ṣidq at-tawajjuh صدق التوجه).
La sincérité (ṣidq صدق) est un moyen, non une fin. Le Coran (33/8) : « Les sincères seront interrogés sur leur sincérité » (لِّيَسْأَلَ الصَّادِقِينَ عَن صِدْقِهِمْ).
Distinction : le Ṣādiq (الصادق — le sincère) vs le Muḥaqqiq (المحقق — le réalisé qui a pris conscience de la Vérité).
Les quatre niveaux de la voie
- Tilmīdh (تلميذ) — L'élève : reçoit un socle théologique
- Murīd (مريد) — L'aspirant : reçoit préparation théorique et éducation
- Faqīr (فقير) — Le pauvre (conscient de son indigence et de sa dépendance totale du principe divin) : reçoit les rites initiatiques. Murīd et faqīr sont des mutaṣawwif à des niveaux différents
- Ṣūfī (صوفي) — L'être réalisé
Définitions du soufisme par les maîtres
Ibn Khaldūn (المقدمة)
« C'est une des sciences légales (al-ʿulūm al-sharʿiyya العلوم الشرعية)... Elle consiste à se dédier à l'adoration, à se consacrer à Dieu, à s'écarter des ornements de ce bas monde. »
Junayd
- « Le soufisme implique que tu meures à toi-même et que tu vives par ton Seigneur »
- « Le soufisme est invocation, puis extase, puis ni l'un ni l'autre »
- « Purifier son coeur des créatures, se séparer des caractères naturels, éteindre les qualités humaines »
Shiblī
- « Le soufisme c'est nier l'humain et glorifier le divin »
- « Son commencement c'est la connaissance de Dieu, son aboutissement c'est la perfection du Tawḥīd »
Nūrī
- « Le soufisme n'est ni une science ni une discipline, il s'agit de caractères — Caractérisez-vous par les Caractères de Dieu »
- « Le soufisme c'est la liberté, la chevalerie, la générosité et le renoncement à l'affectation »
Jīlānī (Ghunya)
« Ce terme dérive de muṣāfāt (مصافاة), le processus par lequel Dieu purifie (ṣafā صفا) Son serviteur — purifié des fléaux de l'âme (āfāt al-nafs آفات النفس) »
Sahl al-Tustarī
« Le soufisme consiste à avoir faim, à se tourner vers Dieu et à fuir les créatures »
Ibn ʿArabī
« Immerge-moi, ô Seigneur, dans les profondeurs de l'Océan de ton unité infinie »
Abū Saʿīd ibn Abī l-Khayr
« Le soufisme est l'utilisation du temps selon les priorités »
Principes fondamentaux
La science du soufisme est sans limites, octroyée par la grâce divine et non par la quantité d'efforts humains. Elle est obtenue par inspiration (ilhām إلهام) et non par mémorisation.
Le soufisme est saveur (dhawq ذوق). Le soufisme est tout entier adab (أدب — convenance spirituelle).
Liens
- [[definitions-tasawwuf]] — Définitions du tasawwuf
- [[definitions-soufi]] — Définitions du soufi
- [[niveaux-voie-soufie]] — Les niveaux de la voie
- [[concepts-cles-soufisme]] — Concepts-clés
Définitions du Soufisme (التصوّف at-taṣawwuf)
Source : Cours 2 — Institut ELI-K-SIR
Synthèse par Ahmed Zarrûq (m. 1493)
Si l'on devait résumer le soufisme en une phrase : la sincérité de l'orientation (صدق التوجّه sidq at-tawajjuh). La sincérité (صدق sidq) est un moyen, non une fin.
لَيَسْأَل الصَّادِقِينَ عَن صِدْقِهِمْ — Coran 33/8
Ibn Khaldûn (Muqaddima)
Le soufisme est une des sciences légales (العلوم الشرعية al-ʿulūm al-sharʿiyya). Se dédier à l'adoration, se consacrer à Dieu, s'écarter des ornements futiles, renoncer aux plaisirs et richesses. Pratiques courantes du temps des Compagnons.
Définitions essentielles
| Maître | Définition |
|---|---|
| Junayd al-Baghdâdî | Mourir à soi-même et vivre par son Seigneur. Invocation, puis extase, puis ni l'un ni l'autre |
| Shiblî | Nier l'humain et glorifier le divin. Un éclair qui brûle. Début : connaissance de Dieu — Aboutissement : perfection du Tawḥīd (توحيد) |
| Abul Hussein Nûrî | Ni science ni discipline, mais des caractères. « Caractérisez-vous par les Caractères de Dieu » |
| Nûrî (suite) | « Liberté, chevalerie (futuwwa), générosité et renoncement à l'affectation » |
| Nûrî (suite) | « Abandonner tous les désirs de l'âme pour Dieu » |
| Nûrî (suite) | « S'opposer à ce bas-monde et s'allier à Dieu » |
| Abû Sa'id ibn Abî-l-Kheyr | La gloire dans l'humiliation, la richesse dans la pauvreté, la liberté dans l'esclavage, la vie dans la mort et la douceur dans l'amertume. « Sortir ce que tu as dans la tête et donner ce que tu as dans la main. » « L'utilisation du temps selon les priorités » (meilleure définition parmi 700) |
| Bistâmî | Renoncer au repos et accepter la souffrance. « Fermer sa porte au repos et s'asseoir dans un coin de l'amour » |
| Sahl al-Tustarī | Avoir faim, se tourner vers Dieu et fuir les créatures |
| Yūsuf ibn al-Ḥusayn | « La tribu des serviteurs qu'Allāh se réserve — Il les préserve jalousement de la vue du commun des hommes » |
| Abū l-Qāsim al-Maqarrī | « Maintenir la continuité de ses états spirituels » |
| Abū ʿAlī al-Rūdhbārī | « S'incliner devant la porte du Bien-aimé et se coucher par terre si on en est chassé » |
| Abū ʿAlī al-Rūdhbārī (suite) | « Le soufisme est le bâton des hommes libres » |
| Mimshād al-Dīnawārī | « Sans choix possible : la purification du for-intérieur, l'action qui plaît au Tout-Puissant et la compagnie des élus » |
| Mimshād al-Dīnawārī (suite) | « Manifestation de l'indépendance [d'autrui], choix de la discrétion, désintérêt pour ce qui ne nous concerne pas » |
| Ibrāhīm ibn Shahrayār | « Une affaire difficile et une occupation ardue qui exigent la pauvreté, la faim, le dénuement, l'isolement et le mépris. Si tu penses être en mesure de supporter cela, sois le bienvenu dans la demeure de la pauvreté » |
| Abū Bakr al-Kattānī | Pureté et contemplation (mushāhada) |
Le soufisme est tout entier adab (أدب)
Celui qui améliore son adab (courtoisie spirituelle) améliore son soufisme. Le tasawwuf est :
- Purification des cœurs (تزكية القلوب)
- Extinction des attributs humains
- Développement des attributs spirituels
Étymologie selon Jilânî
Dérive de muṣāfāt (مصافاة) — le processus par lequel Dieu purifie (صفا ṣafā) Son serviteur. Le soufi est débarrassé des fléaux de l'âme (آفات النفس āfāt al-nafs), dont les pensées sont louables, attaché aux vérités, dont le cœur ne penche vers aucune créature. — Ghunya
Tilmīdh / Murīd / Faqīr / Ṣūfī
Distinction pédagogique :
| Terme | Statut | Ce qui est transmis |
|---|---|---|
| Tilmīdh (تلميذ) | Élève | Socle théologique |
| Murīd (مريد) | Aspirant | Préparation théorique + éducation |
| Faqīr (فقير) | Pauvre conscient | Rites initiatiques — conscient de son indigence et dépendance totale au Principe divin |
| Ṣūfī (صوفي) | L'être réalisé | — (aboutissement) |
Murīd et faqīr sont des mutaṣawwif à des niveaux différents. Le ṣūfī est celui qui a atteint.
Sincérité vs Vérité — Ibn ʿArabī
La sincérité (ṣidq) enseigne le cheikh al-Akbar n'est pas nécessairement la Vérité, mais l'attitude qui y tend. Il faut différencier le Ṣādiq (sincère) et le Muḥaqqiq (réalisé, qui a pris conscience de la Vérité).
Science octroyée
« La science du soufisme est sans limites et octroyée par la grâce divine, non par la quantité d'efforts humains. Elle est obtenue par inspiration, non par mémorisation. »
Voir aussi : Définitions du Soufi, Niveaux de la voie, Principes du soufisme
Définitions du Soufi (الصوفي aṣ-ṣūfī)
Source : Cours 2 — Institut ELI-K-SIR
Kharaqânî (m. 1033)
Le soufi est une proie à la soif absolue : il n'a soif que de Dieu. Tous les trésors des cieux et de la terre ne sauraient le désaltérer.
Rabî'a al-'Adawiyya
Portait du feu et de l'eau pour brûler le Paradis et éteindre l'Enfer — afin que les hommes adorent Dieu sans espoir ni crainte, mais par amour pur.
Définitions essentielles
| Maître | Définition |
|---|---|
| Abû Abdallah Torughbodî | Le soufi s'occupe de Dieu ; l'ascète s'occupe de sa propre âme |
| Baba Taher | Tout est pour le soufi, mais lui n'est dépendant de rien |
| Ibn Arabî | Les soufis ne partagent qu'un seul point commun — ne pas être ignorant |
| Abû Bakr Kattânî | Esclave en apparence, libre intérieurement |
| Ibn Jalâ | Totalement détaché des causes secondes |
| Sahl al-Tustarī | Purifié de toute souillure, l'or et la boue lui sont pareils |
| Ali al-Husrî | Ne recherche dans les deux demeures que Dieu |
Formules clés
- Le soufi est le fils de l'instant (ابن الوقت ibn al-waqt) — il vit pleinement dans le présent spirituel
- Le soufi n'est possédé par rien et ne possède rien — détachement total
- Le soufi est esclave en apparence, libre intérieurement — liberté par la servitude à Dieu
- Le soufi n'est pas créé (non-conditionné en son principe)
- Le soufi est comme le tawḥīd — unique
- Le soufi est celui qui a atteint le terme ; le voyageur est le mutaṣawwif
- Le soufi est comme le nuage — il donne à tous son eau sans distinction
- Le soufi est comme le palmier — tu lui jettes une pierre, il te renvoie des dattes
- Le soufi est comme la mer — il purifie tout ce qu'on y jette
- Pour le soufi, le louis d'or et la motte de terre sont semblables
Autres définitions
- Bishr al-Ḥāfī : « Le soufi, c'est celui dont le cœur est purifié »
- Abū Bakr al-Kattānī : « Le soufi est celui qui considère que son obéissance est un crime et qui cherche le pardon de Dieu pour elle »
Anecdote de Shiblī — le chien à la porte
Un jour, un chien sommeillait dans la cour. Le propriétaire le chassa dehors. Imperturbable, le chien retourna devant la porte. Shiblī se dit : « Quel misérable, ce chien ! » — le chien lui répondit : « Crois-tu que je puisse abandonner mon maître et m'en aller ? »
→ Image de la ferveur ontologique : même chassé, le soufi ne quitte pas la porte de son Seigneur.
Voir aussi : Définitions du Soufisme, Niveaux de la voie, Concepts clés
Définitions du Soufisme — Autres maîtres
Source : Cours 2 — Institut ELI-K-SIR
Paroles des maîtres sur le Soufisme
| Maître | Définition |
|---|---|
| ʿAmmār ibn ʿUthmān al-Mekkī | S'occuper à chaque instant de ce qui importe le plus à cet instant |
| Abû Yazīd (Bistâmî) | Fermer sa porte au repos et s'asseoir dans un coin de l'amour |
| Abû ʿAmr ibn Nujayd | Patience face aux ordres et aux interdictions |
| Abû Bakr al-Kattānī | Pureté et contemplation (مشاهدة mushāhada) |
| Abul Hassan Sirwānī | Concentration du cœur sur Dieu seul et solitude avec Dieu (خلوة khalwa) |
| Abû Sulaymān ad-Darānī | Ne montrer ses œuvres qu'à Dieu — sincérité absolue (إخلاص ikhlāṣ) |
| Sahl al-Tustarī | Avoir faim, se tourner vers Dieu et fuir les créatures |
| Maʿrūf al-Karkhī | Considérer la réalité des choses et ne pas convoiter les biens d'autrui |
| Ibn ʿArabī | "Immerge-moi, ô Seigneur, dans les profondeurs de l'Océan de ton unité infinie" |
Thèmes récurrents
- Présence — vivre l'instant (al-Mekkī, ibn al-waqt)
- Détachement — fuir le confort et les créatures (Bistâmî, al-Tustarī)
- Sincérité — œuvres invisibles aux hommes (ad-Darānī)
- Contemplation — vision du cœur tournée vers Dieu seul (Sirwānī, al-Kattānī)
Voir aussi : Définitions du Soufisme, Définitions du Soufi, Concepts clés
Niveaux sur la voie soufie (مراتب السلوك)
Source : Cours 2 — Institut ELI-K-SIR
Les 4 degrés
| # | Terme arabe | Translittération | Sens | Description |
|---|---|---|---|---|
| 1 | تلميذ | Tilmīdh | Élève | Socle théologique — apprentissage des fondements |
| 2 | مريد | Murīd | Aspirant | Préparation théorique et éducation spirituelle |
| 3 | فقير | Faqīr | Pauvre spirituel | Rites initiatiques — conscient de sa dépendance totale au principe divin |
| 4 | صوفي | Ṣūfī | Le Soufi | L'être réalisé (محقّق muḥaqqiq) — celui qui a pris conscience de la Vérité (الحقّ al-Ḥaqq) |
Progression
La voie est une ascension : de l'acquisition du savoir (ʿilm) vers la réalisation intérieure (taḥqīq). Chaque degré suppose la maîtrise du précédent. Le Faqīr est conscient de son néant devant Dieu ; le Soufi a dépassé cette conscience pour vivre dans la Vérité.
Voir aussi : Définitions du Soufisme, Définitions du Soufi, Concepts clés
Concepts clés du Soufisme (مصطلحات صوفية)
Source : Cours 2 — Institut ELI-K-SIR
Lexique fondamental
| Terme arabe | Translittération | Sens |
|---|---|---|
| صدق التوجّه | sidq at-tawajjuh | Sincérité de l'orientation — résumé du soufisme selon Zarrûq |
| ذوق | dhawq | Saveur spirituelle — connaissance par l'expérience directe, non par l'intellect |
| أدب | adab | Courtoisie, éthique spirituelle — "améliore ton adab, tu améliores ton soufisme" |
| تصوّف | taṣawwuf | Soufisme — dérive de صفا (ṣafā, purifier) selon Jilânî |
| محقّق | muḥaqqiq | Le réalisé — celui qui a pris conscience de la Vérité (الحقّ) |
| آفات النفس | āfāt al-nafs | Fléaux de l'âme — vices dont le soufi est purifié |
| توحيد | tawḥīd | Unicité divine — aboutissement de la voie selon Shiblî |
| ابن الوقت | ibn al-waqt | Fils de l'instant — le soufi vit dans le présent spirituel |
| مصافاة | muṣāfāt | Purification mutuelle — étymologie du mot soufi selon Jilânî |
| فناء | fanāʾ | Annihilation — extinction de l'ego dans le divin |
Relations entre concepts
- sidq → moyen, pas une fin → mène au dhawq
- adab → pratique extérieure → nourrit le taṣawwuf intérieur
- āfāt al-nafs → obstacle → levé par la muṣāfāt divine
- fanāʾ → état → débouche sur le tawḥīd parfait
- ibn al-waqt → attitude → fruit de la réalisation du muḥaqqiq
Voir aussi : Définitions du Soufisme, Niveaux de la voie, Définitions du Soufi
Principes du Soufisme selon al-Nasrabâdhî
Source : Cours 2 — Institut ELI-K-SIR
Les 6 principes d'Ibrahim al-Nasrabâdhî
| # | Principe | Sens |
|---|---|---|
| 1 | Observer les commandements du Coran et de la Tradition | Ancrage dans la Sharīʿa — pas de soufisme sans fondement légal |
| 2 | Renoncer aux innovations et aux passions | Purification de la pratique — bidʿa (بدعة) et hawā (هوى) sont des obstacles |
| 3 | Avoir une immense considération pour les Maîtres | Adab envers les shuyūkh — la chaîne de transmission (silsila) est sacrée |
| 4 | Tenir compte des excuses des créatures | Compassion et indulgence — ne pas juger autrui |
| 5 | Pratiquer constamment ses invocations | Dhikr (ذكر) permanent — cœur de la pratique soufie |
| 6 | Renoncer aux licences et aux interprétations | Rigueur spirituelle — éviter les facilités (rukhaṣ) et les ta'wīlāt détournés |
Synthèse
Ces 6 principes forment un cadre complet : sharīʿa (principes 1-2), ṭarīqa (principes 3-4), ḥaqīqa (principes 5-6). Le soufisme authentique est indissociable de la loi islamique.
Voir aussi : Définitions du Soufisme, Concepts clés
Règles fondamentales du soufisme — Mudawwana / Manẓūma
Source : Cours 29 — Institut ELI-K-SIR
Règles synthétisant les étapes et les règles de toute confrérie. Compilation de sept grandes codifications allant du IIIᵉ/IXᵉ siècle (Junayd) au XVᵉ (Zarrūq).
1. Les huit principes de Junayd — al-Arkān al-Junaydiyya
الأركان الجنيدية — واستعمل هذي الأركان عددها ثمانيا Ces principes doivent être mis en pratique, ils sont au nombre de huit.
هي حلية الأبدال صفة أهل الكمال Ils sont la parure des Abdāl — les signes distinctifs des réalisés.
هي سبب الوصول للحضرة القدسيا Ils sont les moyens de réalisation nécessaires pour espérer la présence sacro-sainte.
Les 8 règles
- تقليلك للطعام — Manger peu
- تقليلك للمنام — Dormir peu
- تقليلك للكلام — Parler peu
- عزلتك للكأبا — Être solitaire le plus possible
- كثر ذكرك يا غلام — Invoquer souvent, jeune homme
- فرغ فكرك بالتمام — Vider complètement le mental
- طهر بدنك بالدوام — Toujours être en état de pureté corporelle
- صحح ربطك بالنيا — Renforcer ton orientation par une intention ferme
هذه الثمانية الأركان الجنيدية — Ce sont les huit principes dictés par le sheikh Junayd بها بلغوا الصوفية حضرة الوحدانيا — Par eux les soufis sont parvenus à la station de l'Unicité بها بلغوا المريدين مقامات السالكين — Par eux, les aspirants ont réalisé les étapes des cheminants حتى صاروا واصلين في مقام الترقيا — Au point d'atteindre la station de l'élévation
2. Aḥmad Zarrūq — Qawāʿid al-Taṣawwuf (م. 899 H / 1493 EC)
Répartis en 16 sections et 217 fondements.
Extraits choisis
- F51 — Lorsque surviennent illusions, incompréhensions et difficultés à propos de la formulation de la Loi sacrée, il faut recourir à la balance de l'intelligence, de la présence d'esprit et des statuts.
- F58 — La diversité des voies formelles est une facilité pour les aspirants à l'initiation et une aide pour atteindre le but.
- F62 — La science, quel qu'en soit le domaine, se tire des maîtres. On ne s'appuie pas sur un soufi pour apprendre la jurisprudence à moins qu'il ne soit lui-même maître du domaine ; inversement, on ne fait pas appel à un juriste pour des questions de taṣawwuf.
- F67 — Nous ne recevons de bénéfice qu'en nous conformant aux principes, même indirectement — sachant que la sagesse est le but de tout croyant qui doit, comme l'abeille, butiner le nectar de chaque fleur.
- F79 — La source de tout principe concernant ce bas-monde et l'au-delà est à rechercher dans le Livre et la Sunna.
- F83 — On ne doit se soumettre à l'avis d'autrui sans en avoir discuté la validité. Chaque avis doit être discuté selon le degré d'incohérence de sa formulation extérieure.
- F85 — Une qualité spirituelle exceptionnelle n'implique aucunement de s'affranchir des statuts légaux de la Loi sacrée, et inversement.
- F89 — L'origine de tout bien ou mal réside dans notre mode d'alimentation et nos fréquentations : « Mange ce que tu veux, tes actes seront à l'image de ta nourriture. Fréquente qui tu veux, tu lui ressembleras. »
Les 16 sections
| N° | Section |
|---|---|
| I | Formation étymologique de la Loi sacrée et ses particularités |
| II | Jurisprudence de la convocation et de la diffusion de la science |
| III | Nécessité de la régularité de la voie et du credo |
| IV | Principes de l'éducation spirituelle — iḥsān et taṣawwuf |
| V | Éducation spirituelle : particularités et principes |
| VI | Contrôle des égarements de la science et de la réflexion (al-fikr) |
| VII | Doctrine de la dévotion pieuse (1) — équilibre et harmonie |
| VIII | Doctrine de la dévotion pieuse (2) — quels sont les meilleurs actes ? |
| IX | Ruptures et moyens de jonction (intermédiaires de transmission) |
| X | Séances d'invocations (dhikr) et de prières (duʿāʾ) |
| XI | Vivification du secret (sirr) : chants et audition |
| XII | Règles de stabilité pour les Saints |
| XIII | Disciplines des âmes — règle des caractères et des actions |
| XIV | Surveillance vigilante des idées ou pensées impromptues (al-khawāṭir) |
| XV | Remarque sur l'Essence (dhāt) et clarification des doutes infondés |
| XVI | Défaut de sincérité (ṣidq) et d'équité (inṣāf) |
Note : le sirr est, dans l'ésotérisme islamique, la faculté la plus sublime de l'être, cœur du cœur — c'est par lui qu'il accède au royaume transcendant et universel de Dieu.
3. Ḥikam — Abū Madyan (m. 1193 EC / 589 H)
Sélection (numérotation originale) :
- 3 — Quiconque garde quelque chose de son âme (égotique) ne peut être réellement libre.
- 7 — Celui qui s'attribue un état ou une station spirituelle est bien éloigné des voies de la connaissance.
- 10 — Celui qui se connaît lui-même ne peut être leurré par l'éloge des gens.
- 14 — Une voie qui permet de rejoindre Dieu est nécessairement fondée sur la conformité aux enseignements de l'Envoyé.
- 17 — Le silence est une sauvegarde.
- 22 — L'âme terrasse celui qui ne demande pas à Dieu de l'aider contre elle.
- 25 — Attention à la compagnie des innovateurs si tu veux préserver ta religion.
- 30 — Il n'y a rien de plus nuisible que de fréquenter un savant insouciant de Dieu, un soufi ignorant ou un prédicateur hypocrite.
- 32 — Méfie-toi de celui qui prétend avoir un état spirituel sans que son existence n'en porte témoignage extérieurement.
- 35 — Lorsque vous voyez quelqu'un faire des prodiges ou être sujet de phénomènes surnaturels, regardez plutôt s'il se conforme aux règles de la Loi.
- 39 — Celui qui n'a pas été éduqué par des gens éduqués (muta'addibūn) corrompt ceux qui le prennent pour guide.
- 58 — Même s'il ne te donne pas de son parfum, le parfumeur te fait au moins profiter de ses senteurs.
- 69 — Celui qui ne trouve pas son garde-fou en lui-même court à sa perte.
- 91 — Ne rien attendre des gens, voilà la tranquillité ! Se contenter de ce que l'on a, voilà la richesse !
- 107 — Parmi les gens vertueux, peu nombreux sont ceux qui atteignent le degré de la sincérité absolue.
- 112 — L'abattement du pécheur vaut mieux que l'arrogance du serviteur obéissant.
- 125 — Qui a goûté à la douceur de l'aparté ne peut plus dormir.
- 135 — Le voyageur chemine vers Lui, tandis que le connaissant chemine en Lui.
- 159 — Qui L'a entendu transmet le message de Sa part.
- 161 — À chaque époque, la Réalité divine inspire aux savants les propos les plus appropriés pour leurs contemporains.
- 168 — La meilleure œuvre consiste à réaliser pleinement ce qui convient à chaque instant.
4. Les onze règles de Naqshband (1318-1389 EC, inhumé à Boukhara)
- Surveiller sa respiration
- Regarder où l'on pose le pied (surveiller chaque action)
- Voyager vers la patrie (orienter toutes les actions vers le monde spirituel des réalités)
- Retraite dans la communauté (présence à Dieu même parmi les hommes)
- Se rappeler Dieu à chaque instant
- Se tourner vers Dieu
- Concentration et vigilance (la pensée adressée à Dieu, non à autre chose)
- Remémoration
- Examen des actes (notamment avant de s'endormir)
- Contrôle des litanies
- Contrôle du cœur (rester intérieurement avec Dieu)
Voir [[naqshbandiyya]].
5. Ḥikam d'Ibn ʿAṭāʾ Allāh al-Iskandarī (m. 1309 EC) — 24 chapitres
Sélection (Ḥikma 5 et suivantes) :
- 5 — L'effort que tu déploies pour obtenir ce qui t'est garanti, et ta négligence à t'acquitter de ce qui t'est demandé, montrent l'obscurcissement de ta clairvoyance.
- N'est pas amoureux véritable celui qui espère de l'aimé une compensation. T'aime qui se donne à toi, et non celui pour qui tu te dépenses.
- Il a fait de Satan ton ennemi afin que celui-ci te traque jusqu'à ce que tu te réfugies auprès de Dieu ; et Il a mis en mouvement ton âme passionnelle afin que sans cesse tu te tournes vers Lui.
- Vide ton cœur de tout ce qui n'est pas Dieu, il s'emplira de connaissance et de mystères.
- C'est par une parfaite bienveillance envers toi qu'Il te donne ce qui te suffit et te prive de ce qui te rendrait impie.
- Qui ne reconnaît pas l'importance des bienfaits au moment où il les reçoit, les comprendra lorsqu'il en sera privé.
- Toute parole proférée porte l'habit du cœur d'où elle émane.
- Ne considère pas ta prière comme devant être la cause du don qu'Il te fera, car alors diminuerait ta compréhension à Son égard. Que la prière ait pour but de manifester ta qualité de serviteur et d'observer les devoirs dus à la Seigneurie !
- Il se peut que Dieu t'ouvre la porte de l'obéissance sans t'avoir ouvert celle de Son agrément ; mais il se peut également qu'Il détermine un péché de ta part, et que celui-ci soit la cause de ton arrivée à Lui.
- Un acte de désobéissance qui inspire l'humilité et le sentiment d'avoir besoin de Dieu est préférable à un acte d'obéissance qui engendre l'outrecuidance et l'orgueil.
6. Shams al-Dīn al-Tabrīzī — Les 40 règles (m. 1248 EC)
Reprises de Soufi mon amour d'Elif Shafak. Les 40 règles de la religion de l'Amour.
Sélection :
- 1 — La manière dont tu vois Dieu est le reflet direct de celle dont tu te vois.
- 2 — La voie de la vérité est un travail de cœur, pas de la tête. Affrontez et dépassez votre nafs avec votre cœur.
- 3 — Chaque lecteur comprend le Saint Coran à un niveau différent. Quatre niveaux de discernement : sens apparent → bāṭin (intérieur) → intérieur de l'intérieur → indescriptible.
- 4 — Tu peux étudier Dieu à travers toute chose car Dieu n'est pas confiné dans une mosquée, une synagogue ou une église ; la seule place où Le chercher : dans le cœur d'un amoureux sincère.
- 5 — L'intellect relie les gens par des nœuds et ne risque rien, mais l'amour dissout tous les enchevêtrements et risque tout.
- 6 — Quand vous entrez dans la zone de l'amour, le langage devient obsolète. Ce qui ne peut être dit avec des mots ne peut être compris qu'à travers le silence.
- 7 — Esseulement ≠ solitude. La solitude est meilleure car elle signifie être seul sans se sentir esseulé.
- 9 — La patience, c'est voir assez loin pour avoir confiance en l'aboutissement.
- 10 — Assurez-vous de faire de chaque voyage un voyage intérieur.
- 11 — Pour qu'un nouveau Soi naisse, les difficultés sont nécessaires. L'amour ne peut être perfectionné que dans la douleur.
- 13 — Il y a plus de faux gourous et de faux maîtres dans ce monde que d'étoiles. Un maître authentique t'aidera à apprécier et à admirer ton moi intérieur. Les vrais mentors sont aussi transparents que le verre.
- 16 — Sans aimer les créations de Dieu, on ne peut sincèrement aimer Dieu.
- 22 — Quand un homme qui aime sincèrement Dieu entre dans une taverne, la taverne devient sa salle de prière. Dans tout ce que nous faisons, c'est notre cœur qui fait la différence.
- 24 — Chacun d'entre nous sans exception est conçu pour être un envoyé de Dieu sur terre.
- 25 — L'enfer est dans l'ici et maintenant. De même que le ciel.
- 30 — Le vrai Soufi ne se plaint jamais. Il ne choisit jamais le blâme. Comment pourrait-il y avoir des rivaux, des « autres », alors qu'il n'y a pas de « moi » pour lui ?
- 32 — Rien ne devrait se dresser entre toi et Dieu. Ni imām, ni prêtre, ni maître spirituel, pas même ta foi.
- 34 — La soumission ne signifie pas qu'on est faible ou passif. Ni fatalisme ni capitulation. Au contraire, la vraie force réside dans la soumission, pouvoir qui vient de l'intérieur.
- 38 — Il n'est jamais trop tard pour se demander : « Suis-je prêt à changer de vie ? » Si un jour de votre vie est le même que le jour précédent, c'est sûrement bien dommage.
- 40 — « L'amour est l'eau de vie. Un être aimé est une âme en feu. L'univers tourne différemment quand le feu aime l'eau. »
7. Les 10 règles de Jalāl al-Dīn Rūmī (m. 1273)
- Qu'ils gardent leurs vêtements propres et eux-mêmes toujours purs
- Qu'ils ne s'assoient pas dans la mosquée ou en un lieu saint pour bavarder
- Qu'ils accomplissent leurs prières en commun
- Qu'ils consacrent beaucoup de temps à la prière nocturne
- Qu'à l'aube ils implorent Dieu de les recouvrir de Ses attributs (istighfār)
- Pendant la matinée, qu'ils lisent autant du Coran qu'ils le peuvent et ne parlent pas avant le lever du soleil
- Entre les prières du soir et celles du moment du coucher, qu'ils s'occupent à répéter quelques litanies
- Qu'ils accueillent les pauvres et ceux dans le besoin, et supportent avec patience la peine de les servir
- Qu'ils ne mangent rien sauf en partageant les uns avec les autres
- Qu'ils ne s'absentent pas sans recevoir la permission les uns des autres
S'y ajoutait la discipline de la retraite spirituelle (3 à 40 jours).
8. Les 10 règles d'al-Ghazālī (m. 1111)
- Volonté sincère dans l'action — durée et continuité
- Œuvrer pour Allah sans associé ni association — se consacrer totalement
- Conformité de nos attitudes avec la vérité de la révélation
- Agir en suivant le modèle, non en innovant — pour ne pas être victime de sa propre passion
- Avoir une large portée d'esprit (himmah) qui te protège d'un ajournement conduisant au renoncement
- Se sentir dépourvu et humble face à Allah et à Ses créatures
- Savoir rester axé (centré) et avoir de l'espérance
- Régularité de l'oraison journalière (wird)
- Ne jamais cesser d'être vigilant à l'égard de Dieu
- Savoir à chaque instant quelle occupation spirituelle convient — plan intérieur et extérieur
Liens
- [[../personnages/junayd-baghdadi]] — Les 8 arkān
- [[../personnages/abu-madyan]] — Ḥikam
- [[../personnages/ghazali]] — 10 règles
- [[naqshbandiyya]] — 11 règles de Naqshband
- [[methode-initiatique]] — Méthode et règles du cheminement
- [[dhikr-invocation]] — Dhikr, wird
- [[khalwa-retraite-spirituelle]] — Retraite spirituelle
- [[maqamat-ahwal]] — Stations et états
Formation du soufisme au cours des siècles (تكوّن التصوف عبر القرون)
Source : Cours 27 — Institut ELI-K-SIR
Les trois sciences islamiques fondatrices
Les trois grands domaines des sciences islamiques naissent avec l'avènement de l'islam :
- La jurisprudence (al-fiqh الفقه)
- Le dogme (al-ʿaqīda العقيدة)
- Le soufisme (at-taṣawwuf التصوف)
Les trois phases historiques
1. Phase fondatrice — la période mythique (عصر النبوة والصحابة)
Période du Prophète et des Compagnons. Les bases du mouvement spirituel pur sont posées. Après la dispersion des Compagnons à travers le Dār al-Islām (Irak, Khorassan, Syrie, Yémen), deux courants émergent :
- Ceux perpétuant l'exemple médinois
- Ceux s'adaptant aux contextes étrangers
2. Phase des successeurs — de Ḥasan al-Baṣrī à la naissance des confréries
De Ḥasan al-Baṣrī (m. 728) et Rābiʿa al-ʿAdawiyya (m. 801) jusqu'à la dynastie Almohade. Extension des foyers de transmission : universités de la Qarawiyyīn, la Zaytūna, la Niẓāmiyya, al-Azhar.
Figures majeures de cette période : Muḥāsibī, Junayd, Sahl al-Tustarī, Shiblī, Sarī al-Saqaṭī, Ibrāhīm Ibn Adham, Bishr al-Ḥāfī, Ḥallāj, Abū Yazīd al-Bisṭāmī, Dhū al-Nūn al-Miṣrī.
Deux courants majeurs :
- L'ivresse spirituelle (sukr سُكر) : courant de l'amour extinctif — Rābiʿa, Bisṭāmī, Nūrī, ʿOmar ibn al-Fāriḍ
- La sobriété (ṣaḥw صحو) : école de Junayd (al-Junaydiyya), privilégiant la maîtrise extérieure et la connaissance
La chaîne initiatique part de Junayd → Abū Madyan → Ibn ʿArabī et Abū l-Ḥasan al-Shādhilī.
3. Phase confrérique — à partir du XIIe siècle
Émergence et diffusion de la structure confrérique. La doctrine et la méthode initiatique (ʿilm as-sulūk علم السلوك / ʿilm at-tarbiya علم التربية) prennent forme.
Grands noms : Jīlānī, Suhrawardī, Ibn ʿArabī, Shādhilī, Rūmī, Naqshbandī, Rifāʿī.
Synthèse entre amour et connaissance à partir d'Abū Madyan. L'enseignement d'Ibn ʿArabī imprègne les héritiers directs de Shādhilī, notamment Ibn ʿAṭāʾ Allāh al-Sakandarī.
Dégénérescence et restauration (الانحطاط والتجديد)
Codification doctrinale accentuée à l'époque confrérique. Critiques internes :
- Makkī (m. 386/996) : « Le dernier vrai spirituel fut Junayd »
- Al-Qushayrī (437/1045) : « Le soufisme est mort et personne ne peut recueillir tout son héritage »
- Al-Hujwirī : « Le soufisme était une réalité sans nom, il est de notre temps un nom sans réalité »
- Ahmed Zarrūq : « Aucun maître réellement réalisé à son époque »
Cependant, Darqāwī, ʿAlawī et d'autres contestent ce pessimisme.
Le déplacement des centres
Les foyers d'expansion du soufisme suivent les situations politiques :
- Médine → Koufa (installation de l'imām ʿAlī)
- Expansion vers l'Inde via la route de la soie
- Andalousie : Ibn Massara, Ibn ʿArīf, Abū Madyan, Ibn ʿArabī
- XIIIe siècle : Le Caire, Damas, Tunis, Béjaïa, Fès
- Afrique du Nord : Darqāwī, al-Ouazzānī, al-ʿAlawī, al-Hibrī
- XXe siècle : René Guénon, Ivan Aguéli → enracinement en Occident. Michel Vâlsan, Maurice Gloton, Michel Chodkiewicz, Charles-André Gilis
Liens
- [[definitions-tasawwuf]] — Définitions du tasawwuf
- [[../personnages/junayd-baghdadi]] — Junayd, fondateur de la Junaydiyya
- [[compagnonnage-confrerisme]] — Du compagnonnage au confrérisme
- [[../personnages/ibn-arabi]] — Ibn ʿArabī et l'Akbariyya
Les premiers grands noms du soufisme
Source : Cours 38 — Institut ELI-K-SIR Date : 2026-04-11
Période I : Les origines prophétiques
Le Prophète lui-même tire fierté de sa pauvreté. Son Voyage céleste (Isrāʾ wa-l-Miʿrāj) est fondateur de la quête intérieure.
Ahl al-Ṣuffa (أهل الصفة) — les gens de la banquette
Groupe de musulmans très pauvres vivant dans la cour de la maison du Prophète à Médine. Mentionnés dans Sourate al-Kahf, v. 28 : Fais preuve de patience avec ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir, désirant Sa Face.
- Dār Abī al-Arqam : première zāwiya à la Mecque ; Ahl al-Ṣuffa : seconde zāwiya à Médine
- Le terme Faqīr vient de ces gens, les plus pauvres — on les nommait aussi Ḍuyūf Allāh (hôtes de Dieu)
- Le terme Murīd (celui qui veut voir Sa Face) tire aussi son origine de ce verset (yurīdūna wajhahu → yurīdu → murīd)
- Hadith sur l'inclusivité : « La grâce de l'islam a réuni Bilāl l'Abyssin, Salmān le Perse et Ṣuhayb le Byzantin » — caractère universel de l'islam
Al-Sulamī (أبو عبد الرحمن السلمي)
Auteur d'une histoire séparée des Ahl al-Ṣuffa, relatant leurs vertus et généalogie.
Compagnons notables
| Nom | Trait distinctif |
|---|---|
| ʿAmmār ibn Yāsir | Fils des premiers martyrs, compagnon de la première heure |
| Miqdād | Utilisa son corps comme bouclier à Uḥud, suivit le Prophète toute sa vie |
| Abū Bakr | Premier adulte converti, premier calife |
| ʿUmar | Deuxième calife, Satan ferait demi-tour s'il le croisait |
| Bilāl | Esclave abyssin libéré par Abū Bakr, premier muezzin |
| ʿAlī ibn Abī Ṭālib | Cousin et gendre du Prophète, premier enfant converti, principal canal des chaînes initiatiques (silsila) |
| ʿAbd Allāh ibn Masʿūd | Grand compagnon, origine de l'école de Bassora |
| Abū Dharr al-Ghifārī (m. 652) | Dépouillement, renoncement — l'un des premiers à parler de l'extinction du soi en Dieu |
| Uways al-Qaranī | Contemporain du Prophète sans l'avoir fréquenté — initiation uwaysiyya (non-matérielle) |
| Salmān al-Fārisī | Barbier d'origine mazdéenne, adopté spirituellement par le Prophète — l'islam n'est pas un phénomène arabe |
Période II : Les premières générations
Ḥasan al-Baṣrī (m. 728)
- Esclave affranchi, père originaire de Bassora, génération des Tābiʿīn
- À 14 ans à Médine, il assiste à l'assassinat de ʿUthmān en 656
- Insiste sur la portée de l'intention (niyya) et la science des cœurs (ʿilm al-qulūb)
- Hadith célèbre qu'il transmit (Ṣaḥīḥ al-Bukhārī) : « Les actes valent par leurs intentions »
- Débat théologique sur le musulman pécheur :
- Khārijites : péché grave → révolte armée contre le chef
- Murjiʾites (futur sunnisme) : seul Dieu juge
- Position originale de Ḥasan : le pécheur est hypocrite — ni croyant ni mécréant ; refuse la révolte armée ; responsabilité juridique de l'acte
- Position face aux Omeyyades qui faisaient courir des hadiths sur la prédestination divine
- L'un des premiers à avoir été appelé « soufi »
- Tous se réclament de lui à sa mort : ḥanbalites littéralistes comme mystiques
- Disciple : ʿAbd al-Wāḥid b. Zayd (m. 794), créateur d'une communauté d'ascètes en Iran — l'un des premiers à avoir été appelé « soufi »
Ḥabīb al-ʿAjamī et Mālik ibn Dīnār
- Tous deux disciples de Ḥasan al-Baṣrī, convertis après une vie de débauche
- Ḥabīb : « Ce que je préfère c'est la sincérité — elle est pour l'acte comme l'esprit pour le corps »
Fuḍayl ibn ʿIyāḍ
- Originaire du Khorassan, ancien brigand — converti en entendant un lecteur de Coran
Fuḍayl ibn ʿIyāḍ — détails
Brigand entre Merv et Bāward ; n'attaquait jamais les femmes ni les pauvres. Un riche marchand, pour se protéger, emmena un lecteur de Coran dans sa caravane. Arrivés où se trouvait Fuḍayl, le lecteur récita : « Le moment n'est-il pas venu pour les cœurs des croyants de s'abaisser en entendant le rappel de Dieu » — Fuḍayl se repentit et offrit réparation à ses victimes.
Ibrāhīm ibn Adham al-Balkhī (100-165 H / 718-782)
- Fils de prince, renonce au monde après qu'une gazelle lui parle lors d'une chasse : « As-tu été créé pour me tuer ou as-tu reçu un ordre pour cela ? »
- Rencontre Abū Ḥanīfa, Sofyān al-Thawrī, Fuḍayl ibn ʿIyāḍ
- Passe 4 ans dans le désert, enseigné par al-Khiḍr qui lui transmet le Nom suprême
Bishr al-Ḥāfī — l'anecdote de la Basmala
Ivre, il trouva un papier portant la Basmala à terre → le ramassa, le parfuma, le posa dans un endroit propre. La nuit suivante : rêve de Dieu lui disant « Ô Bishr, tu as parfumé mon nom — par Ma gloire, je jure que Je parfumerai ton nom en ce monde et dans l'autre. » Il se repentit, devint ascète, enseigna l'imām Ibn Ḥanbal. Mort à Bagdad 227 H.
Dāwūd al-Ṭāʾī — précision
Élève d'Abū Ḥanīfa, contemporain de Fuḍayl et d'Ibrāhīm ibn Adham ; disciple de Ḥabīb al-ʿAjamī et de Ḥabīb al-Rāʿī (disciple de Salmān al-Fārisī). Maître de Maʿrūf al-Karkhī. Parole : « Si tu désires le bonheur, dis adieu à ce monde et prononce le takbīr (de la ṣalāt al-janāza) sur l'autre monde. »
Bishr al-Ḥafī (150-227 H / 767-841)
- Proche de Fuḍayl — ramasse un papier portant la Basmala, le parfume → rêve de Dieu qui lui dit « Je parfumerai ton nom »
- « Al-Ḥafī » = celui qui ne porte pas de chaussures
Ḥārith al-Muḥāsibī (165-243 H / 781-857)
- École du contentement, auto-critique (muḥāsaba), examen de conscience — à l'image de Junayd
Dāwūd al-Ṭāʾī
- Élève d'Abū Ḥanīfa, disciple de Ḥabīb al-ʿAjamī — maître de Maʿrūf al-Karkhī
Imām ʿAlī al-Riḍā
- Huitième imam des Ahl al-Bayt, maître de Maʿrūf al-Karkhī
Rābiʿa al-ʿAdawiyya (m. 801)
- Marque l'apparition de l'authentique mystique en islam : doctrine de l'amour divin pur
- 4ᵉ fille d'une famille misérable (d'où son nom Rābiʿa = la quatrième) ; hagiographie de prostituée convertie (non avéré) ; ermite et attachée au célibat
- Refuse de pratiquer par désir du paradis ou crainte de l'enfer
- Maxime célèbre : Al-jār thumma al-dār (le Voisin puis la maison = Dieu avant le paradis)
- Idée de « brûler le paradis et noyer l'enfer » — parallèles occidentaux :
- Marguerite Porete (Béguines, brûlée place de Grève 1310)
- Joinville (XIIIᵉ s.) raconte un moine chrétien qui croisa près de Damas une femme avec un flambeau et un seau d'eau pour mettre le feu au paradis et noyer l'enfer
- Jean-Pierre Camus (XVIIᵉ s.) : Caritée, histoire des votes tirée de la vie de saint Louis
- Ghazālī (m. 1111) donne une interprétation de son poème des deux amours
- Position reprise par Ḥallāj (avec Iblīs refusant de se prosterner par amour pour Dieu)
- ʿAṭṭār la dépeint comme une seconde Marie
Fin du IXe — début du Xe siècle : l'âge d'or
Dhū al-Nūn al-Miṣrī (m. 860) : marque les débuts du soufisme classique. Opposition entre maʿrifa (connaissance mystique) et ʿilm (connaissance discursive). Parle des états (aḥwāl) et stations (maqāmāt). Discours sur la hiérarchie cachée des saints (au sommet : le Quṭb).
Puis : Junayd, Ḥallāj, Nūrī, Shiblī, Sahl al-Tustarī — étudiés dans d'autres cours.
Figures féminines du soufisme
| Nom | Note |
|---|---|
| Khadīja, Fāṭima bint al-Khaṭṭāb, Asmāʾ bint Abī Bakr | Cercle féminin autour du Prophète assistant sa mission |
| Sayyida Manūbiyya — ʿĀʾisha Manūbiyya (m. 1257, Tunis) | Pôle des pôles, disciple d'Abū l-Ḥasan al-Shādhilī ; priait avec les hommes à la mosquée de la Zaytūna ; travaillait et partageait son gain avec les indigents et femmes en détresse |
| Umm Ḥasan al-Kūfiyya | Fréquenta Sofyān al-Thawrī et Ibn al-Mubārak |
| Umm Sofyān al-Thawrī | Mère de Sofyān |
| Ukht al-Fuḍayl | Sœur de Fuḍayl, « Pour le voyage intérieur, une intention droite suffit » |
| ʿAlūf al-Mawṣiliyya | Sainteté débordant les cadres locaux |
| Umayya al-Mawṣiliyya | Rabāḥ al-Qaysī : « Je n'ai jamais rencontré femme comparable à Umayya » |
| Ruqayya al-Mawṣiliyya | « Les affres de l'enfer me sont plus légers que les tourments de l'éloignement ; les délices du paradis moins voluptueux que l'Amour de Toi » |
| Maryam al-Baṣriyya | Au service de Rābiʿa, s'évanouissait à l'évocation de l'amour de Dieu |
| Fāṭima Nīsābūriyya | Maître spirituel de Dhū al-Nūn al-Miṣrī ; fréquentée régulièrement par Abū Yazīd al-Bisṭāmī qui la considérait comme accomplie spirituellement |
Liens
- [[personnages/rabia-adawiyya]] — biographie détaillée
- [[personnages/junayd-baghdadi]] — Sayyid aṭ-Ṭāʾifa
- [[personnages/sahl-tustari]] — commentateur soufi du Coran
- [[personnages/hallaj]] — Ḥallāj
- [[personnages/bistami]] — Abū Yazīd
- [[soufisme/formation-soufisme]] — les phases historiques
- [[soufisme/definitions-soufi]] — définitions du Soufi
Islam, Tradition de la Vérité (الإسلام دين الحق)
Source : Cours 25 — Institut ELI-K-SIR
Al-Ḥaqq (الحق) — La Vérité
Allah certifie la Vérité et donne à l'homme les moyens de la reconnaître au moyen de la cohérence, des sens et des facultés inhérentes : l'ouïe (samʿ سمع), la vue (baṣar بصر) et le coeur (afʾida أفئدة).
Versets coraniques sur la Vérité
Allah fait triompher la Vérité
- 10/82 : وَيُحِقُّ اللَّهُ الْحَقَّ بِكَلِمَاتِهِ — « Par Ses paroles, Allah authentifie la Vérité »
- 17/81 : وَقُلْ جَاءَ الْحَقُّ وَزَهَقَ الْبَاطِلُ — « La Vérité est venue et l'Erreur a disparu. L'Erreur est par définition évanescente »
- 8/8 : لِيُحِقَّ الْحَقَّ وَيُبْطِلَ الْبَاطِلَ — « Afin qu'Il impose la Vérité et anéantisse le faux »
- 21/18 : بَلْ نَقْذِفُ بِالْحَقِّ عَلَى الْبَاطِلِ — « Nous lançons la Vérité contre le faux qui le subjugue »
La religion de la Vérité
- 9/33 : هُوَ الَّذِي أَرْسَلَ رَسُولَهُ بِالْهُدَىٰ وَدِينِ الْحَقِّ — « C'est Lui qui a envoyé Son messager avec la guidée et la religion de la Vérité »
- 48/28 : même formulation avec بِاللَّهِ شَهِيدًا — « Allah suffit comme témoin »
Allah est la Vérité
- 10/32 : فَذَٰلِكُمُ اللَّهُ رَبُّكُمُ الْحَقُّ فَمَاذَا بَعْدَ الْحَقِّ إِلَّا الضَّلَالُ — « Tel est Allah votre Seigneur, la Vérité. Au-delà de la Vérité qu'y a-t-il sinon l'égarement ? »
- 38/84 : فَالْحَقُّ وَالْحَقَّ أَقُولُ — « (Allah dit :) Je dis la Vérité et que la Vérité »
Le Jour de la Vérité
- 78/39 : ذَٰلِكَ الْيَوْمُ الْحَقُّ — « Ce Jour-là est celui de la Vérité »
La Vérité rejetée
- 43/30 : وَلَمَّا جَاءَهُمُ الْحَقُّ قَالُوا هَٰذَا سِحْرٌ — « Quand la Vérité leur vint, ils dirent : c'est de la magie »
- 43/78 : لَقَدْ جِئْنَاكُم بِالْحَقِّ وَلَٰكِنَّ أَكْثَرَكُمْ لِلْحَقِّ كَارِهُونَ — « Nous vous avions apporté la Vérité mais la plupart d'entre vous la détestaient »
La cause de la damnation
Ceux qui n'entendent pas, ne voient pas et ont des coeurs qui ne comprennent pas :
7/179 : وَلَقَدْ ذَرَأْنَا لِجَهَنَّمَ كَثِيرًا مِّنَ الْجِنِّ وَالْإِنسِ لَهُمْ قُلُوبٌ لَّا يَفْقَهُونَ بِهَا — « Nous avons destiné beaucoup de djinns et d'hommes pour l'Enfer. Ils ont des coeurs mais ne comprennent pas... Ceux-là sont comme les bestiaux, même plus égarés. Tels sont les insouciants. »
Liens
- [[islam-modernite]] — Islam et modernité
- [[../concepts/haqq-verite]] — Concept d'al-Ḥaqq
- [[introduction-soufisme]] — Introduction au soufisme
Islam et modernité (الإسلام والحداثة)
Source : Cours 31 — Institut ELI-K-SIR
Naissance et structure de l'Islam
Deux dimensions majeures de l'islam :
- Islam (avec I majuscule) : dimension immuable, universelle — la Tradition primordiale (Dīn al-Qayyim دين القيم)
- islam (avec i minuscule) : dimension historique, cultuelle, culturelle — le premier tiers du hadith de Jibrīl
L'acte fondateur est vertical : la descente du Coran, rencontre du Ciel et de la terre, de l'Ange et de l'homme. Le soufisme est réalité intégralement islamique.
Pourquoi les soufis s'isolent
Dès l'entrée en masse des gens en islam, un fossé se creuse. Les conversions sont rapidement motivées par des objectifs sociaux, politiques, sécuritaires, carriérisme. Confrontés à une profanation de l'héritage prophétique, les soufis s'isolent.
Le monde moderne est une profanation.
Dhū al-Nūn al-Miṣrī (ذو النون المصري — m. 860)
Égyptien de parents nubiens, homme lettré ayant étudié le droit malikite. Considéré comme le fondateur du soufisme classique.
Apports majeurs :
- Introduction de l'ésotérisme en islam : opposition entre la maʿrifa (المعرفة — connaissance mystique) et le ʿilm (العلم — connaissance discursive)
- Description claire des états (aḥwāl أحوال — mobiles) et stations (maqāmāt مقامات — stables)
- Discours sur la hiérarchie cachée des saints au sommet de laquelle s'élève le Quṭb (القطب — le pôle)
[ʿĀrif (عارف) = connaissant/gnostique (par la maʿrifa) // ʿĀlim (عالم) = savant (par le ʿilm)]
L'affaire Ghulām Khalīl et Ḥallāj (885 EC)
Ghulām Khalīl : dévot hanbalite scandalisé d'entendre parler d'amour (ʿishq عشق) pour Dieu. Fait convoquer Junayd, Nūrī et Sumnūn devant le Calife.
Peine capitale évitée, mais Nūrī exilé. Avertissement non pris en compte par al-Ḥallāj (m. 922) → jugement et condamnation.
La fracture exotérisme/ésotérisme entraîne un enseignement et des pratiques de plus en plus cachés.
Racines de la mentalité moderne
L'Occident chrétien sous tutelle du christianisme dégénéré : littéralisme, inquisition, négation de l'initiation. Face à l'industrialisation, l'Église n'oppose que des arguments moraux → naissance du rationalisme, positivisme, protestantisme.
René Guénon dans La Crise du monde moderne : tout événement est causé par un déséquilibre et ses conséquences sont logiques.
La tension tradition/modernité
En terre d'Orient, le mode de vie occidental est mondialisé. Il ne reste souvent qu'une façade de religiosité, sans conscience doctrinale ni dimension initiatique.
Comme l'écrivait René Guénon : « On peut être oriental au coeur de l'Occident et inversement occidental au coeur de l'Orient. »
La logique d'une fin de cycle : la paix et le bonheur se trouvent de plus en plus à l'intérieur. La spiritualité survivra par le biais de cercles fermés, conscients de la nature profonde de la Tradition.
Liens
- [[formation-soufisme]] — Formation du soufisme
- [[../personnages/hallaj]] — Al-Ḥallāj
- [[../personnages/nuri]] — Nūrī
- [[islam-tradition-verite]] — Islam, Tradition de la Vérité
But de l'existence terrestre (غاية الوجود الأرضي)
Source : Cours 3 — Institut ELI-K-SIR
Les trois plans de l'existence
| Plan | Dimension | Correspondance religieuse | Nature |
|---|---|---|---|
| 1. Corps (جسم jism) | Physique | Islām (إسلام) | Cosmologique |
| 2. Âme (نفس nafs) | Psychique | Īmān (إيمان) | Ontologique |
| 3. Esprit (روح rūḥ) | Spirituel | Iḥsān (إحسان) | Métaphysique |
L'homme vit avant tout dans les deux premiers plans. Le troisième — l'esprit — n'est en lui que potentiellement. Le but de la vie ici-bas est de donner vie à l'esprit, de se dépasser et de devenir complet. Pour le réaliser, il n'y a que l'initiation (René Guénon).
Insān (إنسان) — étymologie
Racine أنس (anasa) = intimité. L'être humain est duel : il vit dans deux plans mais est appelé à un troisième. Le Coran est le rappel de ce que nous sommes réellement (21/10).
Le souffle divin
ثُمَّ سَوَّاهُ وَنَفَخَ فِيهِ مِن رُّوحِهِ — Coran 32/9
Dieu a insufflé de Son Esprit (rūḥ) dans l'homme. L'ouïe, les yeux et les cœurs sont les instruments de perception de ce souffle.
La voie verticale (الصراط المستقيم aṣ-ṣirāṭ al-mustaqīm)
Le Coran traduit ṣirāṭ mustaqīm par voie verticale — non pas horizontale. Versets clés :
- 11/112 : فَاسْتَقِمْ كَمَا أُمِرْتَ — "Verticalise-toi comme cela t'a été ordonné"
- 6/153 : "Ceci est ma voie verticale, suivez-la"
- 41/6 : "Verticalisez-vous vers Lui"
- 14/1 : Sortir des ténèbres (pluriel = les deux plans inférieurs) vers la lumière (singulier = troisième plan)
Istiqāma (استقامة) et ʿIbāda (عبادة)
L'adoration est la raison d'être de la création (51/56 : وَمَا خَلَقْتُ الْجِنَّ وَالْإِنسَ إِلَّا لِيَعْبُدُونِ). Elle ne peut être réalisée qu'en accédant à la voie verticale.
Versets complémentaires :
- 36/61 : وَأَنِ اعْبُدُونِي هَٰذَا صِرَاطٌ مُّسْتَقِيمٌ — « Adorez-Moi, voilà la voie verticale. »
- 3/51 : إِنَّ اللَّهَ رَبِّي وَرَبُّكُمْ فَاعْبُدُوهُ هَٰذَا صِرَاطٌ مُّسْتَقِيمٌ — « Allāh est mon Seigneur et votre Seigneur. Adorez-Le donc, ceci est une voie verticale. »
Iḥsān (إحسان) — l'excellence contemplative
Le troisième plan correspond à l'iḥsān — l'excellence, la primordialité (fiṭra). Versets clés :
- 16/90 : إِنَّ اللَّهَ يَأْمُرُ بِالْعَدْلِ وَالْإِحْسَانِ — « Allāh ordonne la justice et l'excellence contemplative ainsi que l'assistance aux proches. »
- 2/195, 3/134, 3/148, 5/13, 5/93 : « Allāh aime les muḥsinīn » (les réalisés)
- 7/56 : « La miséricorde d'Allāh est proche des êtres réalisés (primordiaux). » — lien avec la fiṭra
Le quatrième plan
Le but ne s'arrête pas au troisième plan spirituel. Il existe un quatrième plan qui englobe harmonieusement les trois — vision du Prophète Joseph (les onze étoiles, la lune et le soleil se prosternant devant lui, Coran 12/4), reniement d'Abraham des astres (6/74-79).
Chercher le troisième plan, c'est chercher en nous ce qui est inconditionné, pur, divin — notre essence la plus profonde.
Rabbāniyyīn (ربّانيّين) — les seigneuriaux
كُونُوا رَبَّانِيِّينَ — Coran 3/79
"Devenez des seigneuriaux" — non pas des adorateurs exclusifs, mais des êtres qui enseignent et étudient le Livre. Lié au hadith : "Celui qui se connaît, connaît son Seigneur."
Al-Falāḥ (الفلاح) — le Bonheur
Dans l'adhān, on entend ḥayya ʿalā al-falāḥ (حيّ على الفلاح) — « Venez au bonheur ».
- 5/35 : وَابْتَغُوا إِلَيْهِ الْوَسِيلَةَ — Rechercher la wasīla (وسيلة, moyen de rapprochement) et lutter sur Sa voie ; « Peut-être parviendrez-vous au bonheur »
- 23/1 : قَدْ أَفْلَحَ الْمُؤْمِنُونَ — « Bienheureux sont certes les croyants »
- 31/5 : « Ceux-là sont sur le chemin droit de leur Seigneur et ce sont eux les bienheureux »
- 62/10 : « Invoquez Allāh abondamment afin d'être heureux » (après la ṣalāt du vendredi, dispersion + dhikr intense)
- 91/9 : قَدْ أَفْلَحَ مَن زَكَّاهَا — « Trouve le bonheur celui qui la purifie » (l'âme)
Le bonheur véritable = purification de l'âme (tazkiya تزكية) + wasīla + combat sur la voie + dhikr abondant.
Versets complémentaires sur la voie verticale
- 24/46 (Sūrat an-Nūr) : « Allāh guide qui Il veut vers une voie verticale »
- 17/9 (Sūrat al-Isrāʾ) : « Ce Coran guide vers celle (la voie) la plus verticale »
- 23/73 : « Tu les appelles, certes, vers une voie verticale »
- 10/25 : « Allāh appelle à la demeure de la paix et guide qui Il veut vers une voie verticale »
- 81/27-28 : « Ceci n'est qu'un rappel pour les mondes, adressé à celui d'entre vous qui veut se verticaliser »
Voir aussi : Concepts clés, Niveaux de la voie, Définitions du Soufisme
Nécessité d'une quête spirituelle
Source : Cours 4 — Institut ELI-K-SIR
Le sens et la fonction
Tout est subordonné à une raison d'être et donc à une fonction. Tout être humain se trouve confronté à un moment de sa vie à une question de sens : sens du monde, de sa vie, de la mort, de son devenir posthume, de sa fonction.
23/115 : أَفَحَسِبْتُمْ أَنَّمَا خَلَقْنَاكُمْ عَبَثًا وَأَنَّكُمْ إِلَيْنَا لَا تُرْجَعُونَ — « Pensez-vous que Nous vous avions créés sans but, et que vous ne seriez pas ramenés vers Nous ? »
Toutes ces questions se ramènent au « pourquoi ». Dans un premier temps, les questions qui se posent relèvent du « comment » : comment vivre, être autonome, assouvir ses besoins immédiats (corporels, affectifs, amoureux), s'assurer un cadre sécuritaire, une stabilité sociale, être libre. Une fois fait, en général vers la quarantaine, âge de la prophétie, un constat s'impose : celui d'un vide intérieur subsistant.
La chronologie coranique d'une vie (46/15)
وَوَصَّيْنَا الْإِنْسَانَ بِوَالِدَيْهِ إِحْسَانًا حَمَلَتْهُ أُمُّهُ كُرْهًا وَوَضَعَتْهُ كُرْهًا وَحَمْلُهُ وَفِصَالُهُ ثَلَاثُونَ شَهْرًا حَتَّىٰ إِذَا بَلَغَ أَشُدَّهُ وَبَلَغَ أَرْبَعِينَ سَنَةً قَالَ رَبِّ أَوْزِعْنِي أَنْ أَشْكُرَ نِعْمَتَكَ...
« Nous avons enjoint à l'homme de faire au mieux envers ses père et mère, sa mère l'a péniblement porté et péniblement accouché et sa gestation et sevrage durent trente mois ; puis quand il atteint ses pleines forces et atteint quarante ans, il dit : 'Ô Seigneur ! Inspire-moi pour que je rende grâce au bienfait dont Tu m'as comblé ainsi qu'à mes père et mère, et pour que je puisse œuvrer de façon conforme à ta volonté afin que Tu l'agrées. Et fais que ma postérité œuvre également selon cette conformité. Je me réoriente vers Toi et je suis du nombre des Soumis.' »
Le vide intérieur et les palliatifs
Malgré le confort matériel et affectif, un malaise persiste. La question du « pourquoi » s'impose : pourquoi je vis, pourquoi ce monde passager, pourquoi je ne suis-je pas apaisé malgré une situation sociale stable, qui suis-je, pourquoi la mort ?
Ces questions appellent réponses. Tant qu'on refuse d'y répondre, il ne reste que des palliatifs — carrière, titres, célébrité, argent, sexe, drogues, alcool — mais rien n'y change : on ne nourrit pas l'universel avec de l'individuel. L'intelligence a besoin de vérité, non de confort et de bien-être.
Ce n'est qu'une fois les palliatifs épuisés que la quête de sens, de compréhension et de vérité commence. Cette quête peut se résumer à ne plus s'attacher à ce qui par nature est éphémère et appelé à disparaître — pour trouver ce qui est pérenne et immuable et qu'on ne peut perdre.
Toute souffrance vient d'un attachement et de la perte d'un objet aimé ; inversement, toute quête conduit à la seule réalité qui transcende même la mort et ne peut par nature se perdre.
Distinguer l'évanescent de l'éternel — c'est là l'enjeu.
La nécessité de l'initiation selon Guénon
Dans les conditions du monde actuel, seule l'initiation véritable permet de mener cette quête à son terme et d'avoir conscience de notre dimension universelle et spirituelle — la partie la plus élevée et noble de nos trois plans constitutifs, où nous réalisons notre réelle identité d'image de Dieu sur terre.
René Guénon (Initiation et Réalisation spirituelle, p. 52, éd. Traditionnelles, 1967) :
« Dans le Principe, il est évident que rien ne saurait jamais être sujet au changement ; ce n'est donc point le Soi qui doit être délivré, puisqu'il n'est jamais conditionné, ni soumis à aucune limitation, mais c'est le moi, et celui-ci ne peut l'être qu'en dissipant l'illusion qui le fait paraître séparé du Soi ; de même, ce n'est pas le lien avec le Principe qu'il s'agit en réalité de rétablir, puisqu'il existe toujours et ne peut pas cesser d'exister, mais c'est, pour l'être manifesté, la conscience effective de ce lien qui doit être réalisée ; et, dans les conditions présentes de notre humanité, il n'y a pour cela aucun autre moyen possible que celui qui est fourni par l'initiation. »
Guénon ajoute : la nécessité du rattachement initiatique n'est pas une nécessité de principe, mais une nécessité de fait — imposée par l'état cyclique actuel. Pour les hommes des temps primordiaux, l'initiation aurait été inutile, puisque le développement spirituel s'accomplissait naturellement et spontanément grâce à leur proximité avec le Principe. Mais la « descente » cyclique a modifié ces conditions, et la restauration des possibilités de l'état primordial est le premier des buts de l'initiation.
Le tournant de la vie
L'être depuis sa conception jusqu'à l'âge mûr construit son cadre social et privilégie l'acquisition de tout ce qui permet son épanouissement terrestre. Mais l'appel intérieur, les situations appelant questionnement, le vide persistant s'imposent — notamment quand les grands projets (études, métiers, emplois, couples, autonomie, maison, voyages…) sont accomplis. Ce qui était des fins devient des moyens, car la fin n'est pas atteinte : bonheur, paix, liberté, connaissance, stabilité, ressourcement par l'intérieur et non plus par des palliatifs extérieurs.
L'appel divin s'intensifie :
9/126 : أَوَلَا يَرَوْنَ أَنَّهُمْ يُفْتَنُونَ فِي كُلِّ عَامٍ مَرَّةً أَوْ مَرَّتَيْنِ ثُمَّ لَا يَتُوبُونَ وَلَا هُمْ يَذَّكَّرُونَ — « Ne voient-ils pas que chaque année on les éprouve une ou deux fois ? Malgré cela, ils ne se repentent ni ne se souviennent. »
La Vérité libère
Il reste alors le mensonge que l'on se fait à soi-même, les palliatifs toujours plus destructeurs — ou la force de regarder la Vérité en face.
- Le Christ : « La Vérité vous rendra libre » (Jean 8:32)
- 91/9 : قَدْ أَفْلَحَ مَنْ زَكَّاهَا — « Connaît le bonheur celui qui la (l'âme) purifie. »
C'est alors qu'un long et périlleux chemin commence — le chemin purificateur, libérateur des chaînes et ennemis qui se trouvent en nous. Un chemin unique : celui de l'initiation, en dehors duquel, surtout à notre époque si peu spirituelle, notre vie ne serait qu'un gâchis.
Liens
- [[../concepts/realisation-spirituelle]] — L'actualisation, le retournement
- [[../concepts/tradition-primordiale]] — Guénon, le centre suprême
- [[../soufisme/methode-initiatique]] — Fiṭra, wird, dhikr
- [[../soufisme/islam-modernite]] — Tradition vs palliatifs modernes
- [[../concepts/epreuve-bala]] — L'épreuve comme appel
- [[../soufisme/introduction-soufisme]] — Sincérité, 4 niveaux
- [[../concepts/pacte-alliance]] — Le rattachement initiatique
Les trois plans — Sharīʿa, Ṭarīqa, Ḥaqīqa
Source : Cours 7 — Institut ELI-K-SIR
Hadith Jibrīl — exposition centrale de la structure ternaire
Le ḥadīth Jibrīl est une des principales expositions de la structure ternaire de la Tradition islamique. La doctrine des trois plans est centrale pour comprendre l'islam et toutes les autres formes traditionnelles : la Tradition, la création et l'Homme sont constitués selon un modèle unique incluant les trois plans de l'Existence universelle.
ʿUmar rapporte : un jour, un homme aux habits d'une blancheur intense apparut devant le Prophète (ṣAs), appuya ses genoux contre les siens et l'interrogea :
- Islām (الإسلام) : témoigner qu'il n'y a pas de divinité hors Allah et que Muḥammad est Son Envoyé ; ṣalāt, zakāt, jeûne de Ramaḍān, ḥajj.
- Īmān (الإيمان) : croire en Allah, Ses Anges, Ses Livres, Ses Envoyés, au Jour dernier, au Décret (Qadar) — le bien et le mal qu'il comporte.
- Iḥsān (الإحسان) : « adorer Allah comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit. »
Après son départ, le Prophète révèle : « C'était l'Ange Gabriel. Il est venu vous apprendre votre religion. » (Muslim, Tirmidhī)
Hadith complémentaire (rapporté par al-Ghazālī, Iḥyāʾ, t.5, p.44) : « La guidance et la science que Dieu m'a apportées sont comparables à une pluie… la partie fertile absorbe l'eau et fait pousser de l'herbe ; la partie aride retient l'eau pour l'usage des hommes ; la partie stérile ne retient rien. »
Les trois plans dans la Fātiḥa
La Fātiḥa, appelée Umm al-Kitāb (أم الكتاب — Mère du Livre), est le résumé du Coran. Elle expose les natures divine et humaine, puis les trois plans de l'Existence universelle et les trois catégories d'humains qui s'y rapportent.
On retrouve cette tripartition dans l'hindouisme avec les trois guṇas (Sattva, Rajas, Tamas) et les trois voies (Karma, Bhakti, Jñāna).
Nature des plans — symboles et correspondances
| Plan / Dimension | Exotérique | Voie | Ésotérique |
|---|---|---|---|
| Ternaire fondamental | Sharīʿa (الشَّرِيعَة) | Ṭarīqa (الطَّرِيقَة) | Ḥaqīqa (الحقيقة) |
| Anthropologie | Corps (jism) | Âme (nafs) | Esprit (rūḥ) |
| Théologie | Noms (asmāʾ) | Attributs (ṣifāt) | Essence (dhāt) |
| Cosmologie | Terre | Atmosphère | Ciel |
| Trois règnes | Minéral | Végétal | Animal |
| Géographie sacrée | La Mecque | Médine | Jérusalem |
| Géométrie | Circonférence | Rayon | Centre |
| Eau | Solide | Liquide | Gazeuse |
| Voyelles arabes | Alif (ا) | Wāw (و) | Yā' (ي) |
| Parcours | On est perdu | On cherche | On trouve |
| Mission | On cherche | On trouve | On distribue (transmet) |
| Sciences | Cosmologie | Ontologie | Métaphysique |
| Sūrat al-Wāqiʿa (56) | Gens de la gauche | Gens de la droite | Les Rapprochés (al-Muqarrabūn) |
Figures coraniques des trois plans
- Vision de Yūsuf (12) — onze étoiles, soleil, lune se prosternent
- Reniement d'Abraham : étoile → lune → soleil, puis au-delà (6/76-79)
- Moïse délaissant ses deux sandales (20/12) — dépouillement des deux plans inférieurs
- Duel + troisième terme : Gog et Magog / Dhū l-Qarnayn, Hārūt wa Mārūt — exo, éso, synthèse
- L'arbre béni ni d'Orient ni d'Occident (24/35 — Āyat al-Nūr)
- Khiḍr au confluent des deux mers (majmaʿ al-baḥrayn, 18/60)
- Les trois postures de la prière : qiyām, rukūʿ, sujūd
- Trinité chrétienne comme écho : Père, Fils, Esprit (vs Muḥammad Rasūl Allāh)
- Le Prophète, sa famille (Ahl al-Bayt), ses Compagnons
Verset témoin — shāhid, mubashshir, nadhīr
48/8 : إنَّا أَرْسَلْنَاكَ شَاهِدًا وَمُبَشِّرًا وَنَذِيرًا — « Nous t'avons envoyé en tant que témoin, annonciateur de la bonne nouvelle et avertisseur. »
Verset de la triple réalisation (5/93)
لَيْسَ عَلَى الَّذِينَ آمَنُوا وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ جُنَاحٌ فِيمَا طَعِمُوا إِذَا مَا اتَّقَوْا وَآمَنُوا وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ ثُمَّ اتَّقَوْا وَآمَنُوا ثُمَّ اتَّقَوْا وَأَحْسَنُوا وَاللَّهُ يُحِبُّ الْمُحْسِنِينَ
Le verset déroule la progression : ittaqaw / āmanū / ʿamilū → ittaqaw / āmanū → ittaqaw / aḥsanū. La perfection (iḥsān) est la réalisation parfaite — Allah aime ceux qui réalisent totalement (al-muḥsinūn).
Ibn ʿArabī — Douze correspondances Sharīʿah / Ṭarīqah / Ḥaqīqah
| Sharīʿah | Ṭarīqah | Ḥaqīqah |
|---|---|---|
| Le corps (jism) | L'âme (nafs) | L'esprit (rūḥ) |
| Les Noms (asmāʾ) | Les Attributs (ṣifāt) | L'Essence (dhāt) |
| Le début (bidāyah) | Le milieu (tawāsuṭ) | La fin, le but (ghāyah) |
| L'effort (ijtihād) | La restriction (inqiyād) | La stabilité (iʿtimād) |
| Vouloir (riyāḍah) | S'efforcer (ijtihād) | Devenir souverain (siyādah) |
| L'extérieur (ẓāhir) | L'intérieur (bāṭin) | Contempler, témoigner (mushāhadah) |
| La science (ʿilm) | La vision du cœur (ʿayn) | La Vérité (ḥaqq) |
| La clarification (tabyīn) | La précision (taʿyīn) | La stabilité (tamkīn) |
| Fondations (asās) | Murs (ḥīṭān) | Toit (saqf) |
| Tronc, origine (aṣl) | Branches (farʿ) | Fruits (thamar) |
| Le culte (ʿibādah) | Le surcroît (ifādah) | Ce qui est recherché (murādah) |
| Ce qui indique (tadlīl) | Ce qui explique (taʿlīl) | Le but (tawṣīl) |
| Attachement à la Loi (taʿalluq) | Se caractériser (takhalluq) | Réalisation spirituelle (taḥaqquq) |
| L'exhortation (awʿāẓ) | L'éveil (istīqāẓ) | La rétribution (aʿwāḍ) |
| La station (maqām) | La cible (marām) | L'accomplissement (tamām) |
Vers synthétique d'Ibn ʿArabī
الشَّرِيعَةُ جِسْمٌ والطَّرِيقَةُ نَفْسٌ والحَقِيقَةُ رُوحٌ — « La Sharīʿah est corps, la Ṭarīqah est âme, la Ḥaqīqah est esprit. »
Rapport de l'être et des plans
- Yūsuf : rapport de force, soumission de l'un à l'autre. L'initiation est la modalité de victoire sur les deux premiers plans.
- Synthèse : parfois au troisième plan, parfois en un quatrième plan (celui de la synthèse totale).
- Impact dans tous les plans : la réalisation est l'impact du divin dans tous les plans et la capacité de reconnaître le troisième plan caché en toute chose.
Liens
- [[../concepts/essence-message-divin]] — Les 3 modalités du Livre
- [[../concepts/tradition-primordiale]] — Dīn al-Qayyim, structure universelle
- [[../concepts/realisation-spirituelle]] — Taḥaqquq
- [[../concepts/wahdat-al-wujud]] — Unicité de l'Être
- [[../soufisme/methode-initiatique]] — Takhallī / Taḥallī / Tajallī
- [[../soufisme/khalwa-retraite-spirituelle]] — Le premier plan de la khalwa
- [[../personnages/ibn-arabi]] — Les 12 correspondances
- [[../personnages/ghazali]] — Hadith de la pluie, Iḥyāʾ t.5
La voie Muhammadiyya (الطريقة المحمدية)
Source : Cours 42 — Institut ELI-K-SIR Date : 2026-04-11
Définition
La Ṭarīqa Muḥammadiyya est une voie spirituelle dont la méthode est entièrement basée sur la Ṣalāt ʿalā al-Nabī (prière sur le Prophète). Elle commence avec al-Jazūlī (807-870 H / 1404-1465), Sharīf Ḥusaynī du sud du Maghreb, auteur des célèbres Dalāʾil al-Khayrāt après 14 ans de retraite cellulaire (khalwa).
Ibn Khaldūn sur le soufisme
Dans sa Muqaddima, Ibn Khaldūn classe le soufisme parmi les sciences légales (al-ʿulūm al-sharʿiyya) : se dédier à l'adoration, renoncer aux ornements du bas monde, pratiquer la retraite spirituelle. Ces pratiques étaient courantes au temps des Compagnons.
Mandat du Ciel et mandat humain
- Intervention du Prophète ou de sidnā al-Khiḍr (الخضر) — figure de l'initiation non-matérielle
- Shādhilī : construction du centre de Tunis, prise de fonction à Louxor
- Jīlānī : « Mon maître et mon modèle est l'Envoyé d'Allah »
- Dabbāgh, Tirmidhī, Ibn ʿArabī : tous formés aussi par al-Khiḍr
La Tijaniyya — fondateur : Ahmad Tijānī
- Né vers 1150 H (1737), à ʿAyn Māḍī (Sahara algérien), lignée des Ahl al-Bayt
- Initié à la Khalwatiyya par Cheikh Muḥammad Ibn Abdarrahman
- Dialogue décisif avec Cheikh Muḥammad al-Kurdī en Egypte
- Vœu d'accéder à la Quṭbāniyyat al-Kubrā (Grand Pôle des Saints)
- Exil à Fès en 1796 ; la Tijaniyya se diffuse au Sahara et en Afrique noire
- La Ṭarīqa se dit muhammadiyya : lien direct avec la ḥaqīqa al-muḥammadiyya (réalité muhammadienne)
- Notions clés : Quṭbāniyya al-ʿuẓmā, Khatmiyya, Katmiyya
Ahmad ibn Idrīs al-Fāsī (m. 1253/1837)
- Amazigh marocain, influencé par la doctrine d'Ibn ʿArabī
- Transmetteur de la chaîne initiatique de la Khadīriyya (via al-Khiḍr)
- Ses disciples fondent plusieurs ordres : Sanūsiyya (Libye), Khatmiyya, Rashīdiyya
- Il n'est pas fondateur d'une ṭarīqa au sens strict mais « interprète de l'essence du soufisme, la voie Muhammadienne »
- Quitta Fez en 1798, s'installa à Sabyā au Yémen après des controverses avec les Wahhabites
Liens
- [[soufisme/methode-initiatique]] — wird, dhikr, takhallī/taḥallī/tajallī
- [[soufisme/khalwa-retraite-spirituelle]] — la khalwa dans la voie
- [[soufisme/compagnonnage-confrerisme]] — du compagnonnage au confrérisme
- [[soufisme/naqshbandiyya]] — autre ṭarīqa majeure
- [[concepts/idhn-autorisation]] — al-Idhn, Mandat du Ciel
- [[personnages/ibn-arabi]] — modèle par excellence de cette voie
Comment se rapprocher d'Allah (القرب من الله)
Source : Cours 13 — Institut ELI-K-SIR
Définitions techniques
| Terme | Arabe | Sens soufi |
|---|---|---|
| Proximité (qurb قرب) | القرب | Connaissance d'Allah par Allah et conformité à Sa volonté |
| Éloignement | البعد | Missionnement et retour vers les créatures pour les aider |
| Maqām al-qurba | مقام القربة | Station des rapprochés = Sidrat al-Muntahā |
| Muqarrabūn | المقرّبون | Les rapprochés — toujours peu nombreux (sourate al-Wāqiʿa) |
Le voile suprême
Le voile suprême est notre ego (nafs نفس) — une volonté qui se différencie de celle d'Allah. Ce qui nous sépare d'Allah, ce sont nos volontés divergentes de la Sienne. L'acceptation est source de paix.
Méthode centrale
Lever les obstacles qui nous empêchent de nous rapprocher. Allah est la Réalité (الحقّ al-Ḥaqq) — se rapprocher de Lui = accepter la Réalité telle que voulue par Lui, non comme nous l'aimerions.
Qualité vs Quantité
La capacité de rapprochement n'est pas dans la quantité mais dans la qualité. Multiplier les rites ou lectures sans la présence du cœur ne sert pas à grand-chose.
Les trois niveaux de paix
| Niveau | Arabe | Description |
|---|---|---|
| Sakīna (سكينة) | Paix profonde descendue par Allah | Coran 9/26 — paix sur le messager et les croyants |
| Salāma (سلامة) | Paix intérieure | Coran 15/45-46 — "Entrez-y en paix et en sécurité" |
| Muṭmaʾinna (مطمئنّة) | Âme rassurée | Coran 89/27-30 — "Ô toi, âme rassurée, retourne vers ton Seigneur" |
Signes de reconnaissance des rapprochés
- Demeure de paix (salām سلام) — la sakīna dans le cœur
- Ne pas tenir compte de la critique ou de l'éloge
- Recevoir l'enseignement directement d'Allah
- N'avoir pas d'autres maîtres que le Prophète
- N'avoir peur de rien, n'être attaché à rien
Deux voies complémentaires
- Règles exotériques (sharīʿa شريعة) — purifient l'extérieur
- Transmissions initiatiques (ṭarīqa طريقة) — purifient l'intérieur
On ne va à Allah que par des moyens divins — on ne peut faire le voyage par soi-même.
Versets clés sur la proximité
Coran 9/99 — qurbātun et ṣalawāt al-Rasūl
وَمِنَ الْأَعْرَابِ مَن يُؤْمِنُ بِاللَّهِ… وَيَتَّخِذُ مَا يُنفِقُ قُرُبَاتٍ عِندَ اللَّهِ وَصَلَوَاتِ الرَّسُولِ « Parmi les Bédouins, il en est qui… se sert de ce qu'il dépense comme moyen de se rapprocher d'Allah et afin de bénéficier des invocations du Messager qui est vraiment pour eux un moyen de se rapprocher (d'Allah)… »
- Ṣalawāt (صلوات) — même racine que prière : « établir le lien »
- Qurbatun (قربة) — dans le langage technique, al-qurb = station des rapprochés d'Allah, les gens du troisième plan (miséricorde, iḥsān, proximité)
- La station de la proximité n'est accessible que par le lien avec le Prophète, seul en lien direct avec Allah
Coran 9/103 — Ṣadaqa et prière du Prophète
خُذْ مِنْ أَمْوَالِهِمْ صَدَقَةً تُطَهِّرُهُمْ وَتُزَكِّيهِم بِهَا وَصَلِّ عَلَيْهِمْ إِنَّ صَلَاتَكَ سَكَنٌ لَّهُمْ « Prélève de leurs biens une Ṣadaqa… et prie pour eux. Ta prière est source d'une grande paix pour eux. »
Sūrat al-Wāqiʿa — les trois plans
Distingue les trois catégories d'êtres :
- Aṣḥāb al-Yamīn — Gens de la droite
- Aṣḥāb al-Shimāl — Gens de la gauche
- as-Sābiqūn al-Muqarrabūn — Les devançants, rapprochés, toujours peu nombreux
Les trois restructurations (taswiya)
Nous sommes constitués de trois plans qu'il faut restructurer progressivement — c'est la taswiya (تسوية), seconde phase du processus de mise en fonction califale.
Voir aussi : But de l'existence terrestre, Niveaux de la voie, Concepts clés, [[trois-plans]], [[../concepts/realite-muhammadienne]]
La Solitude ontologique (الوحدة الوجودية)
Source : Cours 21 — Institut ELI-K-SIR
Principe
Dès notre arrivée en ce monde, nous sommes entourés et protégés. Le but de toute éducation — humaine comme divine — est de nous conduire à l'autonomie. La pédagogie divine est la même : c'est en cette autonomie que résident notre liberté et notre bonheur.
Allah nous a confié des moyens de connaissance et de saisie en propre. Une fois l'apprentissage achevé, recourir à un intermédiaire extérieur au lieu de se servir de ses propres moyens est une injure à la grâce divine.
Solitude = intimité avec l'Unique
Cette autonomie est synonyme d'une solitude ontologique : nous portons dans notre nature intime ce besoin de solitude qui est aussi synonyme d'intimité et de paix.
Être seul c'est être Un. Pour être en intimité dans l'Unique, il faut soi-même être unique. Chacun de nous est unique sur tous les plans — physiquement, psychiquement, spirituellement. Personne ne peut faire à notre place les choses les plus importantes.
Notre bonheur comme notre malheur dépendent entièrement de nous. Nous sommes jugés seuls :
19/95 : وَكُلُّهُمْ آتِيهِ يَوْمَ الْقِيَامَةِ فَرْدًا — Et au Jour de la Résurrection, chacun d'eux ira à Lui tout seul.
6/94 : وَلَقَدْ جِئْتُمُونَا فُرَادَىٰ كَمَا خَلَقْنَاكُمْ أَوَّلَ مَرَّةٍ — Vous voici venus à Nous, seuls, tout comme Nous vous avions créés la première fois, abandonnant derrière vous tout ce que Nous vous avions accordé.
Double tranchant de la solitude
- Solitude vide : désespoir, désoeuvrement, vide intérieur et extérieur
- Solitude pleine : quand dans cette solitude on trouve la compagnie du Très-Haut — plénitude, paix, indépendance, vie intérieure intense et riche
Le solitaire n'est plus attaché qu'à Allah et aux valeurs divines. Il préfère le silence de la solitude car il en tire mille connaissances et surtout une grande Paix. Il sait qu'il perdra tout de ce monde et a déjà renoncé à tout ce qui est autre que l'Aimé.
19/80 : وَنَرِثُهُ مَا يَقُولُ وَيَأْتِينَا فَرْدًا — C'est Nous qui hériterons de ce dont il parle, tandis qu'il viendra à Nous, tout seul.
Liens
- [[../concepts/intercession-shafaa]] — L'intercession
- [[khalwa-retraite-spirituelle]] — La Khalwa
- [[../concepts/ibada-adoration]] — L'adoration
Prémisse d'une rupture exotérisme / ésotérisme et codification
Source : Cours 28 — Institut ELI-K-SIR
Contexte : l'assèchement de l'islam complet
Le soufisme, en tant que domaine purement spirituel, était dans les premiers temps vécu comme naturel et partie intégrante de l'islam. Les conversions en masse verront les questionnements des musulmans s'orienter prioritairement vers les soucis du quotidien, les pratiques cultuelles et les relations sociales.
Jugé comme un assèchement et une perte de l'islam complet, cet intérêt au seul premier plan (Sharīʿa) de la Tradition mènera les soufis voulant vivre librement leur spiritualité à :
- Se mettre à l'écart en investissant les Ribāṭ (forteresses aux points frontières) — ancêtres des zāwiya.
- Compenser cet islam figé et sclérosé par des comportements extériorisés et provocateurs destinés à éveiller les consciences — ce qu'on appellera les shaṭaḥāt (شطحات).
Exotérisme et ésotérisme
On peut distinguer ces deux dimensions complémentaires par :
| Exotérisme | Ésotérisme |
|---|---|
| Horizontalité | Verticalité |
| Formel | Informel |
| Éphémère | Immuable |
| Extérieur (ẓāhir) | Intérieur (bāṭin) |
| Dépendance | Autonomie |
| Superficialité | Profondeur |
| Symbole | Symbolisé |
Le symbole et le symbolisé
L'exotérisme confond souvent le moyen et la fin, le symbole et le symbolisé. Ce qui est un début pour l'ésotérisme est un but pour l'exotérisme. Ainsi :
- L'ablution est le symbole de la purification et la purification elle-même.
- La prière est ce qui symbolise les étapes nécessaires au rétablissement du lien direct entre l'homme et Dieu.
Al-Ghazālī : « Quand tu vois écrit sur une feuille le mot 'feu', il évoque bien le feu mais n'est pas le feu car sinon, la feuille brûlerait. Quand tu touches avec ton doigt le mot feu, tu ne te brûles pas alors que le feu, lui, brûle. »
Rapports aux rites
Plusieurs rites initiatiques ne relèvent pas de l'obligation légale mais d'un choix volontaire. La pratique peut devenir cachée car incomprise et critiquée par les exotéristes. Le soufisme étant la science du goût (dhawq ذوق) et de l'expérience vécue (tajriba تجربة), l'initiateur pourra :
- Interdire des choses permises dans le cadre de disciplines initiatiques.
- Exiger la mukhālafat an-nafs (مخالفة النفس) — contrecarrer les désirs de l'âme même s'ils sont en apparence pieux (demander à un disciple désirant lire le Coran de faire autre chose, ou d'aller dormir quand il désire faire qiyām al-layl).
La dimension gestuelle ou orale d'un rite est comme une notice de ce qu'il faut faire et non ce qui est à faire. La prière est l'exposé du processus pour établir le lien réel avec Allah ; l'ablution est l'ensemble des modalités menant à la purification du cœur — seule condition à l'établissement du lien effectif avec Allah.
Versets coraniques sur la double dimension
Le mode duel des mots (Qurʾān nous renseigne déjà fortement sur cette double dimension — les deux étant au duel indique la double dimension de chacun).
31/20 : أَلَمْ تَرَوْا أَنَّ اللَّهَ سَخَّرَ لَكُمْ مَا فِي السَّمَاوَاتِ وَمَا فِي الْأَرْضِ وَأَسْبَغَ عَلَيْكُمْ نِعَمَهُ ظَاهِرَةً وَبَاطِنَةً — « Ne voyez-vous pas qu'Allah vous a assujetti ce qui est dans les cieux et sur la terre ? Et Il vous a comblés de Ses bienfaits apparents et cachés. »
57/3 : هُوَ الْأَوَّلُ وَالْآخِرُ وَالظَّاهِرُ وَالْبَاطِنُ — « C'est Lui le Premier et le Dernier, l'Apparent et le Caché. »
57/13 : يَوْمَ يَقُولُ الْمُنَافِقُونَ... فَضُرِبَ بَيْنَهُمْ بِسُورٍ لَهُ بَابٌ بَاطِنُهُ فِيهِ الرَّحْمَةُ وَظَاهِرُهُ مِنْ قِبَلِهِ الْعَذَابُ — « On éleva entre eux une muraille ayant une porte dont l'intérieur contient la miséricorde et dont la face apparente a devant elle le châtiment. »
41/53 : سَنُرِيهِمْ آيَاتِنَا فِي الْآفَاقِ وَفِي أَنْفُسِهِمْ حَتَّىٰ يَتَبَيَّنَ لَهُمْ أَنَّهُ الْحَقُّ — « Nous leur montrerons Nos signes dans l'univers et en eux-mêmes, jusqu'à ce qu'il leur devienne évident que c'est cela la vérité. »
L'intérieur et l'extérieur sont aussi symbolisés par la vision directe et indirecte. Le miroir est le symbole classique. Connaître théoriquement un fruit n'est pas la même chose que l'avoir goûté. Le soufisme est la voie du dhawq (goût). C'est pour cela qu'un illettré peut être le maître d'un érudit : le premier jouit de la connaissance intuitive, le second de celle médiate du mental. L'érudition n'est nullement synonyme de connaissance au sens plénier. La faculté du lien direct à Dieu relève du cœur et de l'intuition, non du mental et de la raison.
Sur le plan doctrinal
Pour les mêmes raisons, certaines transmissions relèvent d'un caractère réservé. L'imam ʿAlī dit dans un hadith avoir reçu des sciences accessibles à tous et d'autres réservées, qui divulguées pourraient conduire à sa condamnation.
Ces questions furent l'objet de la missive qu'Ibn Taymiyya envoya au pouvoir mamelouk du Caire en 705 H, qui fut l'objet de son jugement et de son emprisonnement.
La double attestation de foi (shahāda)
Ce qui différencie les deux domaines se résume à une question de perspective :
| Exotérisme | Ésotérisme (soufisme) |
|---|---|
| Se préoccupe des décrets de Dieu | Se préoccupe de Dieu |
| Focalisé sur salut, paradis ; craint l'enfer | Désintéressé — focalisé sur Dieu et rien que Dieu |
| Prisonnier du temps, s'inscrit dans l'avenir | Se vit au présent, transcende les cadres |
| Chose dont on parle, discute, se dispute | Se goûte, se savoure intérieurement — aucune polémique |
| Dogmes, opinions, formes | Ouvert |
Célèbre parole de Rābiʿa qui voulait « éteindre l'enfer et brûler le paradis afin que Dieu ne soit adoré que pour Lui ».
Ibn ʿArabī : « les savants de la jurisprudence divergent sur beaucoup de points, quant à nous concernant le soufisme nous sommes tous d'accord. »
Waḥdat al-Wujūd — doctrine ésotérique de la première shahāda
Pour l'exotérisme, il y a un Dieu unique mais distinct et séparé de sa création. Pour l'ésotérisme, si Dieu était séparé de quelque chose, il serait fini. Or, si tout est Dieu, ce n'est qu'au niveau du Principe al-Aḥad (الأحد) que tout est divin ; au niveau d'al-Wāḥid (الواحد), Dieu s'autodétermine et n'est que partiel comme l'est un attribut par rapport au Nom suprême. Allah est ce qui comprend ces deux aspects transcendant et immanent, formel informel, Un multiple, Absolu relatif. La relation des deux aspects n'est pas réciproque : si Allah est Tout, tout n'est pas Allah. Chaque lettre est d'encre mais chaque lettre est une particularité.
Ḥaqīqa muḥammadiyya — doctrine ésotérique de la seconde shahāda
L'exotérisme se concentre sur la personne physique et historique du Prophète, alors que l'ésotérisme le regarde comme une manifestation formelle et historique du Verbe divin universel. Chaque prophète est une individualisation du Prophète éternel et universel. À défaut de cette conception, certains versets et hadiths n'auraient aucun sens : Raḥmatan li-l-ʿālamīn (miséricorde pour les mondes), « J'ai été le premier créé et le dernier missionné »…
Transmission
L'exotérisme est le plus souvent consigné par écrit et a pour but d'être élémentaire. L'ésotérisme est transmis oralement à des personnes jugées capables de comprendre et tirer profit.
Les shaṭaḥāt — incompréhensions et tensions
Deux siècles durant, les spirituels musulmans seront mis à l'écart et de moins en moins compris, voire rejetés. Une pédagogie spirituelle consistait dans la tenue de propos scandaleux ou paradoxaux (shaṭaḥāt, de la racine shaṭaḥa — danser).
Leur but : provoquer l'extase, dépasser la raison, choquer, pousser à la réflexion — mais le but final était au-dessus encore.
Junayd : « J'ai découvert l'extase, mais ce que j'ai découvert au cœur de l'extase m'a poussé à dépasser et abandonner l'extase elle-même. »
Florilège de shaṭaḥāt
- Bisṭāmī : « Je me suis dépouillé de mon 'moi' comme la vipère de sa peau. Puis je me suis regardé : j'étais Lui. » — « Louange à moi, louange à moi ! je suis [le] Seigneur Très-Haut » (subḥānī, subḥānī ! mā aʿẓamu shaʾnī) — « Qu'est-ce que le paradis ? Un jeu pour les enfants » — « Je me suis enfoncé dans un océan sur la rive duquel les prophètes se sont arrêtés. »
- Ḥallāj : « Je suis Dieu » — Anā l-Ḥaqq (أنا الحق)
- Junayd : « Ce n'est que lorsque le serviteur se perd lui-même qu'il se trouve. »
- Shādhilī : « Les miracles sont des hochets pour les enfants. »
- Jīlānī : « Nous avons mis nos pieds là où se sont arrêtés les prophètes. »
- Abū Saʿīd ibn Abī al-Khayr : « Il n'y a rien dans mon manteau hormis Dieu. »
- Abū Bakr ash-Shiblī : « En-dehors de Dieu, je n'ai rien vu ! » — interrogé sur la ḥaqīqat al-dhikr : « C'est d'oublier le dhikr » (Sarrāj p.291 ; Iṣfahānī X p.374 ; ʿAṭṭār II p.177) — c'est-à-dire, commente Sarrāj, « d'oublier que tu es en train d'invoquer Dieu ».
Rūzbihān Baqlī considère que le premier et plus important discours de shaṭḥ est le Coran lui-même, puis le ḥadīth.
Logique préalable d'un conflit inévitable
Deux islams historiquement distincts
L'islam est pure spiritualité : le Coran ne contient pas 10% de prescriptions normatives. Jusqu'à la conversion quantitative des Arabes de la péninsule tombée sous domination musulmane, ce même islam aux préoccupations sociales et politiques expansionnistes perdent en qualité et dégénère rapidement — notamment à partir de Muʿāwiya — avec la première grande division sous l'ère du calife ʿUthmān. Les guerres du Chameau et de Ṣiffīn entérinent cette fracture de deux islams devenus réellement distincts sur le terrain.
- L'Islam prophétique (I majuscule — nature verticale et spirituelle) est intemporel. Le calendrier islamique est fixé à partir de l'Hégire (exil de La Mecque à Médine), 13 ans après le début de la prophétie — inscrivant ainsi l'Islam de la période mecquoise hors du temps.
- L'Islam médinois reste spirituel tant que le Prophète vit ; la distinction prend tout son sens avec ses successeurs et surtout à partir de Muʿāwiya.
- L'islam historique, politique, théologique, dogmatique, commercial (i minuscule) relève de la dégénérescence.
La voie soufie
Dès l'entrée en masse en islam, un fossé se creuse. Moins de 10% des sources scripturaires (Coran et sunna) sont à vocation normative. L'islam intègre des éléments des lois divines passées mais aussi des pratiques de la jāhiliyya, tout en apportant sa touche propre : restaurer ce qui devait l'être et adapter sa forme à l'époque, et surtout à sa vocation universelle de scellement et d'ouverture.
Les conversions en masse sont motivées par des objectifs sociaux, politiques, sécuritaires, d'opportunisme, de carriérisme. Même dans le cas de conversions sincères, la préoccupation du peuple non-arabe s'imprègne d'abord de la forme (juridique, codes, mœurs) avant d'être purement spirituelle.
Sarī as-Saqaṭī (155/253H) : « Celui qui souhaite que sa religion soit préservée, que son cœur et son corps soient apaisés, et que ses soucis soient dissipés doit impérativement s'isoler des gens, car ce siècle réclame la solitude et l'exil. »
Les premiers Compagnons qui s'isolent : ʿAmmār ibn Yāsir, Miqdād, Salmān al-Fārisī, ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb, Abū Bakr aṣ-Ṣiddīq, Ibn Masʿūd, Bilāl — et Ḥasan al-Baṣrī, contraint à la clandestinité par al-Ḥajjāj ibn Yūsuf.
Deux événements charnières
1. Procès de Ghulām Khalīl (885 EC)
Ascète de tendance hanbalite, scandalisé d'entendre parler d'amour passionnel (ʿishq عشق) pour Dieu. Il fit convoquer un groupe d'initiés de l'entourage de Junayd, dont Nūrī et Sumnūn, qui exprimaient leurs sentiments en termes de maḥabba (محبة) et de ʿishq.
- Selon la tradition, la convocation passa devant le calife.
- Débat : le rapport entre Dieu et sa création. Les soufis le fixent dans l'amour ; les exotéristes prônent que c'est impossible car aucune correspondance de nature n'est possible.
- Au sein du soufisme : question du rang spirituel le plus élevé — celui qui aime ou celui qui est aimé. Junayd, allant au-delà, professa la supériorité de la connaissance sur l'amour.
- Peine capitale évitée ; Nūrī fut exilé.
- Avertissement : les soufis doivent désormais être prudents, discrets, ne diffuser leur doctrine qu'en milieux fermés. Avertissement non pris en compte plus tard par Ḥallāj.
2. Procès de Ḥallāj (mort 922)
Crise majeure sur le rôle et la nature du soufisme (→ Louis Massignon).
- Ḥallāj né dans l'Ouest de l'Iran, arabophone, formation précoce. Se tourne vers le soufisme dès 15-16 ans.
- Enseignement à Bassora, puis Baghdad où il rencontre Junayd.
- Trois fois le ḥajj, voyages dans tout l'Iran, en Inde, au Turkestan.
- Retenu pour avoir beaucoup prêché durant ses voyages.
- 913 : arrestation. Procès de plus de 8 ans.
- Condamnation sur deux chefs :
- Avoir proféré Anā l-Ḥaqq (« Je suis Dieu ») — pris comme preuve qu'il se considérait comme Dieu lui-même.
- Anomisme — abolition de la sharīʿa. Doctrine professée par les Qarmates, qui menaçaient Baghdad à l'époque : loi abolie, pas de mosquée, pas de jeûne ; ils ravageront La Mecque et voleront la Pierre noire.
- Exécution spectaculaire : flagellation publique, mains et pieds coupés, mis sur une croix, brûlé.
- Étape charnière : le soufisme devient par la suite beaucoup plus discret et ésotérique.
Conséquences
- Séparation des ordres exotérique et ésotérique.
- Absence de reconnaissance hiérarchique → cessation de la collaboration mosquée ↔ zāwiya, école coranique ↔ centre initiatique.
- Tentative de renversement des rapports hiérarchiques entre l'autorité spirituelle et le pouvoir temporel.
- Nécessité d'un travail de réconciliation, codification, structuration, clarification.
- Les soufis dénoncent eux-mêmes les défiances de pseudo-soufis.
- Enseignement de l'islam surveillé et subventionné par les autorités dynastiques. Création d'universités.
Les premiers codificateurs de la voie initiatique
Comme dans tous les domaines (jurisprudence, dogme, poésie, grammaire, hadith), le soufisme n'échappe pas à la nécessité de codification.
Codificateurs principaux : Sarrāj, Kalābādhī, Makkī, Sulamī, al-Ghazālī, Sohrawardī — mais aussi les autres sciences (tafsīr, hadith, fiqh).
Abū Naṣr as-Sarrāj (mort 988)
- Premier des textes de codification.
- Génération de ceux qui ont suivi la grande crise ḥallājienne.
- Originaire d'Iran oriental.
- Liens initiatiques avec la lignée de Junayd (milieu « sobre »).
- Livre principal : Kitāb al-Lumaʿ (كتاب اللمع — Livre des lumières / éclaircissements) sur le soufisme.
- Trois sortes de savants en islam selon Sarrāj :
- Ceux qui étudient le Qurʾān ;
- Ceux qui étudient le hadith et le droit ;
- Les soufis — véritables successeurs du Prophète, à la source même du Qurʾān et du rite.
- Les soufis ne sont donc pas marginaux dans l'islām, mais les gardiens du message authentique contenu dans le texte coranique.
Volonté d'établir une orthodoxie du soufisme
Conclusion : création d'une véritable orthodoxie soufie. Émergence d'un mouvement soufi unitaire au lieu de sectes distinctes par géographies et sensibilité mystique. Ces auteurs furent impliqués dans les débats doctrinaux de l'époque — théologiens, juristes, parfois même impliqués dans les débats strictement politiques.
Liens
- [[../soufisme/shatahat]] — Les shaṭaḥāt, propos paradoxaux
- [[../soufisme/formation-soufisme]] — Phases historiques du soufisme
- [[../soufisme/islam-modernite]] — Ghulām Khalīl et Dhū al-Nūn
- [[../soufisme/compagnonnage-confrerisme]] — Ribāṭ → zāwiya
- [[../soufisme/premiers-grands-noms]] — Ḥasan al-Baṣrī, Compagnons
- [[../concepts/wahdat-al-wujud]] — Doctrine ésotérique de la première shahāda
- [[../personnages/junayd-baghdadi]] — Lignée sobre, affaire Ghulām Khalīl
- [[../personnages/hallaj]] — Anā l-Ḥaqq, procès, exécution
- [[../personnages/nuri]] — Exil après l'affaire Ghulām Khalīl
- [[../personnages/bistami]] — Shaṭḥ fondateur
- [[../personnages/shibli]] — Oublier le dhikr
- [[../personnages/ghazali]] — Codificateur, symbole du feu
- [[../personnages/ibn-arabi]] — Accord des soufis, Ḥaqīqa muḥammadiyya
Du compagnonnage au confrérisme (من الصحبة إلى الطريقة)
Source : Cours 26 — Institut ELI-K-SIR
Évolution historique de la spiritualité islamique
Période prophétique et des Compagnons
- Le seul maître est le Prophète ﷺ — l'attachement n'est dû qu'à Allah
- Dār Abī al-Arqam : première zāwiya à la Mecque
- Ahl aṣ-Ṣuffa : seconde zāwiya à Médine — les Faqīr viennent d'ici (les plus pauvres, Ḍuyūf Allāh)
Les Malāmatīs (الملامتية)
- Mouvement né avec Abū Ḥafṣ al-Ḥaddād (m. 265) et son disciple Ḥamdūn al-Qaṣṣār (m. 271)
- Se distinguent des soufis : fréquentent peu les zāwiyas, ne se montrent pas, se cachent
- Credo : l'amour de Dieu en toute humilité
- Ibn ʿArabī les considère comme le rang le plus élevé des gens de Dieu
- Finiront par se fondre dans les mouvements de l'école de Bagdad
Le courant irakien
- Bagdad absorbe Koufa ; Bassora conserve son école un temps
- Absorbe le courant malāmatī (subsiste anonyme et discret)
Le Khorasan
- Nīshāpūr et Balkh en Transoxiane : centres de formation et diffusion
- Maîtres : Ibrāhīm ibn Adham, Fuḍayl ibn ʿIyāḍ, Tustarī, Abū Yazīd, Dāwūd Ṭāy, Maʿrūf al-Karkhī, Bishr al-Ḥāfī
L'émergence des confréries (XIe-XIIe siècles)
Deux nécessités :
- Méthodique — réunir en un même lieu les différentes fonctions et maîtrises. Dualité centre/zāwiya :
- École / centre / université — formation des juristes, spécialistes du Coran, du hadith, de la Sīra, de l'exégèse
- Zāwiya / khānqāh / tekke — vocation initiatique
- Même personne possible : professeur (école) et shaykh (zāwiya). Même aspirant : tilmīdh et murīd/faqīr
- Historique — écroulement des structures califales :
- Destruction de Bagdad 1258 (Mongols)
- Écroulement du califat omeyyade d'Andalousie dès 1212 (défaite de Las Navas de Tolosa)
- Tutelle dynastique → censure, clergé tout-puissant, enrichissement et luxe
- Rétablir l'organisation de l'enseignement + l'esprit de pauvreté de la période prophétique
Les grandes confréries
| Confrérie | Fondateur | Particularité |
|---|---|---|
| Qādiriyya | ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī | Fondée à Bagdad |
| Shādhiliyya | Abū al-Ḥasan al-Shādhilī | Fondée en Égypte |
| Mawlawiyya | Rūmī | Les derviches tourneurs |
| Naqshbandiyya | Bahāʾ al-Dīn Naqshband | Voie silencieuse |
| Akbariyya | Ibn ʿArabī | Caractère fermé et particulier |
Parallèle chrétien
Même période : mendiants (franciscains, dominicains), bâtisseurs (clunisiens, cisterciens) — retour à la pauvreté originelle dont le Christ était le modèle.
Déclin du confrérisme
Dès le XVIe siècle : quantité privilégiée sur qualité, scandales, perte de l'esprit fondateur, disparition de l'initiation effective. Constat de Shaʿrānī et Zarrūq.
Abū Madyan — pont entre Orient et Occident
Identité
- Né en Andalousie (Kantiliana/Qatinyānah, près de Séville), ~509 H / 1115 EC
- Mort en 594 H, en route vers Tlemcen (~80 ans)
Parcours
- Berger et pêcheur, puis va à Fès — formation militaire puis spirituelle (formé par Abū Yaʿzā)
- Confrontation aux natures humaines variées dans l'armée → préparation au rôle de maître spirituel
- Pèlerinage à la Mecque : rencontre ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī (m. 561 H / 1166 EC) à ʿArafāt — moment clé (symbole de la connaissance métaphysique et réalisation)
- Étudie longuement auprès de lui le ḥadīth, reçoit le manteau de l'investiture, répand la voie Qādiriyya
- Rencontre Aḥmad al-Rifāʿī (m. 578 H), maître sunnite irakien — réconciliation exo/ésotérique
- Étudie al-Ghazālī et son Iḥyāʾ ʿUlūm al-Dīn intensément : « Je n'ai jamais trouvé un équivalent » ; al-Shādhilī : « un livre béni et profitable »
- Enseigna probablement à la Niẓāmiyya de Bagdad (fondée par Niẓām al-Mulk, vizir seljoukide, où enseigna aussi Ghazālī)
- Bataille de Ḥiṭṭīn sous Ṣalāḥ ad-Dīn → reprise de Jérusalem (deux ans après Alarcos)
- Bras sectionné au combat ; donation à perpétuité du quartier des Maghrébins de Jérusalem
- Retrait un temps à Damas (où sera plus tard inhumé Ibn ʿArabī) — point de départ probable vers le Jihād
Méthode
Synthèse unique : voie intellectuelle + voie de la révélation, tradition (riwāya) + réalisation. Influence d'Ibn ʿArīf, Ibn Barrajān, Ibn Masarra.
Postérité
- Disciples répandent sa voie : Anatolie, Afghanistan, Inde, Afrique du Nord, Yémen, Égypte, Iran
- Influence Ibn ʿArabī (bien qu'ils ne se soient pas rencontrés — Averroès meurt la même année, 594 H ; Ibn ʿArabī reçoit à Fès cette année-là la science du Sceau de la sainteté muhammadienne)
- Maître spirituel d'ʿAbd ar-Razzāq (inhumé à Alexandrie) → influence madyanite en Égypte (touchant ʿAbd al-Raḥīm al-Qināʾī — Marocain inhumé à Qinā, et Abū al-Ḥajjāj al-Uqṣūrī à Louxor)
- Successeur à Béjaia : Sīdī Yaḥyā Abū Zakariyyā — « le maître qui forma mille maîtres » — rencontré par Ibn ʿArabī à Béjaia
- Autres disciples andalous/maghrébins : Sīdī Abū Saʿīd al-Bājī (Tunisie), ʿAbd al-Salām Ibn Mashīsh (Maroc, futur maître d'al-Shādhilī), ʿAbd al-ʿAzīz al-Mahdawī (Tunis), Aḥmad al-Khazrī (Andalousie)
- La voie Shādhilite est la continuation la plus complète de l'héritage madyanite — s'ancre en Égypte (Arche de rassemblement du patrimoine spirituel face à Inquisition + Croisades + Mongols)
- C'est là que s'installera plus tard René Guénon (Sheikh ʿAbd al-Wāḥid Yaḥyā)
Voir aussi : Darqāwī, Cheikh al-ʿAlawī, Junayd
Le Soufisme en Occident
Source : Cours 51 — Institut ELI-K-SIR Date : 2026-04-11
Acteurs historiques de la transmission
Figures pionnières
- Émir ʿAbd al-Qādir al-Jazāʾirī — résistant algérien et maître soufi akbarien
- Cheikh al-ʿAlawī — renouveau de la Shādhiliyya-Darqāwiyya en Algérie
- Aguéli (Ivan/ʿAbd al-Hādī Aguéli) — peintre suédois, premier lien entre soufisme et Occident
- René Guénon (ʿAbd al-Wāḥid Yaḥyā) — fondateur de l'école traditionnaliste, converti à l'islam, initié à la Shādhiliyya
- Frithjof Schuon (ʿĪsā Nūr al-Dīn) — disciple d'al-ʿAlawī, branche Maryamiyya
- Michel Vâlsan (Muṣṭafā ʿAbd al-ʿAzīz) — traducteur d'Ibn ʿArabī en français
Avènement des travaux sur Ibn ʿArabī
- Influence considérable de l'œuvre de Guénon sur l'étude académique et spirituelle d'Ibn ʿArabī en Occident
Ṭuruq (confréries) présentes en Occident
| Ṭarīqa | Notes |
|---|---|
| ʿAlāwiyya | issue d'al-ʿAlawī, très présente en France |
| Tijāniyya | forte implantation en Afrique de l'Ouest et diaspora |
| Murīdiyya (Mourid) | fondée par Ahmadou Bamba, Sénégal |
| Hibriyya | |
| Belqaïdiyya | |
| ʿĪsāwiyya (Aissawiya) | |
| Raḥmāniyya | Algérie |
| Naqshbandiyya | Cheikh Nazim, Cheikh Rajab |
| Qāsimiyya | |
| Būtshīshiyya (Boutchichiya) | Maroc |
| Aḥbāsh | |
| Chishtiyya | origine indienne |
| Madaniyya | |
| ʿAlāwiyya de Syrie |
Cercles et mouvements
- Cercles Mawlawī autour de l'œuvre de Rūmī (Eva de Vitray, Nour Artiran)
- Cercle Yūnus Emre
- Cercle autour de l'œuvre de Saʿīd Nursī
- Chiisme
Liens
- [[personnages/alawi]] — Ahmed al-ʿAlawī
- [[soufisme/naqshbandiyya]] — la Naqshbandiyya
- [[soufisme/voie-mohammadiya]] — la Tijaniyya et la voie Muhammadienne
- [[soufisme/compagnonnage-confrerisme]] — du compagnonnage au confrérisme
- [[personnages/ibn-arabi]] — travaux akbariens en Occident
La Méthodologie initiatique (المنهجية)
Source : Cours 32 — Institut ELI-K-SIR
Point de départ : la Fiṭra (الفطرة)
Tout commence par la conscience et la certitude d'une aspiration intérieure — la volonté d'être proche de Dieu. La fiṭra (déchirure) est quand le vide est ressenti malgré l'équilibre social : la sensation de manque, de besoin, premier indicateur d'une quête. Seul le besoin conscient de Dieu marque le réel début de la quête.
6/79 : إِنِّي وَجَّهْتُ وَجْهِيَ لِلَّذِي فَطَرَ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضَ — Je tourne mon visage exclusivement vers Celui qui a séparé les cieux et la terre.
30/30 : فِطْرَتَ اللَّهِ الَّتِي فَطَرَ النَّاسَ عَلَيْهَا لَا تَبْدِيلَ لِخَلْقِ اللَّهِ ذَٰلِكَ الدِّينُ الْقَيِّمُ — La disposition originelle en laquelle Allah a disposé les hommes — pas de changement à la création d'Allah. Voilà la Tradition primordiale.
Les instruments de la voie
Wird (وِرد)
Littéralement : l'endroit où l'on va boire dans le désert. Composé de prières et oraisons communes à toutes les confréries : demande de pardon (istighfār), prière sur le Prophète (ṣalāt ʿalā al-Nabī), formule du tahlīl (Lā ilāha illā Allāh). Il existe des wird généraux et spécifiques.
Ḥizb (حِزب)
Oraison plus longue attribuée au fondateur de l'ordre, spécifique à la confrérie.
Khirqa (خِرقة)
Manteau ou pièce d'étoffe. Le maître investissait son disciple en lui donnant son manteau. Il existe des initiations non matérielles (vision, rencontre avec al-Khaḍir).
Dhikr (ذِكر)
Mention de Dieu intérieure ou extérieure (langue ou coeur). Le dhikr central est la mention du Nom Allāh, qui doit être enseigné et suivi par un sheikh s'il est pratiqué intensément. La shahāda est aussi un des dhikr principaux.
Ḥaḍra / ʿImāra / Jamʿ (حضرة / عمارة / جمع)
Dhikr collectif, souvent précédé de lecture du Coran, d'oraisons ou de samāʿ. But : mise en condition et acte de présence à Dieu (ḥaḍra) afin de se remplir (ʿimāra) de l'influence divine (baraka بركة).
Samāʿ (سماع — L'audition)
Réunion où les soufis chantaient des poèmes (parfois profanes). Débat entre théologiens : Ibn Taymiyya a émis une fatwa contre ; Ghazālī dit que tout dépend de l'écoute et non de la musique elle-même.
Les phases fondamentales de la quête
Ternaire basé sur le hadith de Jibrīl : Islām, Īmān, Iḥsān — ou taslīm, tafwīḍ, tawḥīd.
Les trois phases (+ une quatrième)
- At-takhallī (التخلي) — Isolement, vidage : se détacher des deux premiers plans (physique et psychique). Phase de la Khalwa
- At-taḥallī (التحلي) — Ouverture, illumination : l'Homme en lien direct avec Allah. « Un soleil qui brille sans rayonner » (Guénon)
- At-tajallī (التجلي) — Manifestation théophanique : la personne est missionnée, rayonne et manifeste Dieu. Le modèle parfait est le Prophète Muḥammad
- Le retour — Missionnement : transmission plus qu'initiation
Les trois degrés du tawakkul (التوكل)
- Confiance mesurée et prudente
- Confiance d'un enfant envers sa mère
- Remise totale comme le mort entre les mains de Dieu
Liens
- [[khalwa-retraite-spirituelle]] — La Khalwa
- [[../concepts/realisation-spirituelle]] — La réalisation spirituelle
- [[introduction-soufisme]] — Introduction au soufisme
- [[../concepts/ibada-adoration]] — L'adoration
Le Maître spirituel (الشيخ المرشد)
Source : Cours 30 — Institut ELI-K-SIR Date : 2026-04-11
Nécessité du maître
Ibn ʿArabī et la majorité des maîtres : le premier impératif est de trouver un maître spirituel capable de guider et d'éviter les dangers de la voie.
René Guénon (Initiation et Réalisation spirituelle, p. 52) : la nécessité du rattachement initiatique est une nécessité de fait dans notre époque, même si dans les temps primordiaux l'initiation se faisait naturellement.
Ghazālī (Lettre au Disciple) : « Il faut un maître pour guide et éducateur qui corrigera les mauvais penchants. »
Pas de maître = Satan pour maître
Ibn Shaybān (m. 941/330 H) : « Qui n'a pas de maître n'œuvre à rien de bon. Supprimer les intermédiaires, c'est créer une rupture dans la transmission. »
Les trois types de maîtrise
La triple maîtrise correspond aux trois plans hiérarchiques : islām, īmān, iḥsān.
1. Sheikhu-t-taʿlīm (شيخ التعليم) — le maître enseignant
- Délivre le socle doctrinal et théorique : Coran, sunna, hadith, langue arabe, exégèse, jurisprudence, asbāb al-nuzūl
2. Sheikhu-t-tarbiya / Murabbī (شيخ التربية) — le maître éducateur
- Impose les disciplines de l'éducation de l'âme (adab)
- Veille à ce que l'application de la tradition soit effective dans chaque geste du quotidien
- Trois phases purificatrices : disciplines (riyāḍa), combat de l'ego (mujāhada), retraite spirituelle (khalwa)
- Trois maladies à guérir : maladie des paroles, des actes, des états intérieurs
3. Sheikhu-t-taraqqī (شيخ الترقي) — le maître initiateur
- Maître par excellence du premier plan
- Fait appel à une faculté intérieure (le cœur, qalb) — faculté intuitive pure de saisie directe de la Réalité divine
- Mène le disciple jusqu'au Sidrat al-Muntahā — deux étapes : « sevrage » et « émancipation »
- Le disciple est alors libéré de son maître humain, ne dépend plus que d'Allah directement
- Al-ʿAlawī (Minaḥ al-Quddusiyya) : « Si tu es au nombre des connaissants, Dieu sera ton Maître »
Maître vivant ou mort ?
Al-Darqāwī : se rattacher à un maître défunt est problématique. Il faut un maître vivant et réalisé. L'intention seule ne suffit pas — il faut un rattachement opératif.
Démasquer les imposteurs
Shams ad-Dīn at-Tabrīzī (maître de Rūmī) : les charlatans sont aussi nombreux que les étoiles. Critères pour les reconnaître :
- Attrait du pouvoir, innovation en religion, dérives sexuelles, enrichissement
- Se mettre en avant au lieu de s'effacer devant le maître intérieur
- Ahmed Zarrūq : tout doit provenir du Coran et de la Sunna
Attributs du maître dans le Coran
- 1/5-6 : C'est Toi que nous adorons, c'est Toi dont nous implorons l'assistance protectrice. Guide-nous sur la voie verticale
- 18/17 : Celui qu'Allah guide est bien-guidé. Celui qu'Il égare, tu n'apercevras qu'il n'a aucun protecteur ni guide
- Deux fonctions majeures : protection (walāya) et guidance (irshād)
Relation émetteur-récepteur
- Émetteur : le maître (et à travers lui, Allah)
- Récepteur : le disciple
- Réseau : le Prophète, intermédiaire suprême — tout maître qui ne mène pas au Prophète est un imposteur
Évolution du rapport maître-disciple
- Au début : rapport maître → disciple (autorité, tutelle)
- Quand l'initiation porte ses fruits : le rapport devient compagnonnage de collaboration
- Exemple : lors du Miʿrāj, la limite où s'arrête Jibrīl
Liens
- [[soufisme/methode-initiatique]] — riyāḍa, mujāhada, khalwa
- [[soufisme/compagnonnage-confrerisme]] — du compagnonnage au confrérisme
- [[concepts/idhn-autorisation]] — al-Idhn, Mandat du Ciel
- [[personnages/darqawi]] — lettres sur le rattachement
- [[personnages/alawi]] — Minaḥ al-Quddusiyya
La Khalwa — La Retraite spirituelle (الخلوة)
Source : Cours 37 — Institut ELI-K-SIR
Place dans le cheminement initiatique
La Tradition est structurée en trois plans :
- At-takhallī (التخلي) — Se vider, purifier le réceptacle (= la Khalwa)
- At-taḥallī (التحلي) — L'ouverture, se remplir des attributs divins
- At-tajallī (التجلي) — La manifestation divine, devenir le miroir poli de la Forme divine totale
La Khalwa est le premier tiers, la phase la plus difficile. C'est la phase de consécration où l'on passe du créé au Créateur, du symbole au symbolisé.
Qu'est-ce que la Khalwa ?
Le but est le recentrage à travers des disciplines basées sur le dhikr perpétuel. Le disciple développe sa faculté de concentration, obtient des connaissances intuitives et traverse les domaines de l'imagination. Il rencontre l'ennemi (Shayṭān), et parvient par la grâce d'Allah à intégrer le centre d'où il s'élèvera jusqu'au voile de la limite suprême (sidratu-l-muntahā سدرة المنتهى).
Ibn ʿArabī (Futūḥāt, Introduction) : « Lorsque l'être disposé à la recherche spirituelle s'applique à la retraite cellulaire (al-khalwah) et à l'incantation (adh-dhikr), en vidant sa conscience de toute réflexion (al-fikr), Allah lui confère des grâces, des secrets divins et des connaissances seigneuriales. »
Les quatre piliers de la Khalwa (أركان الخلوة الأربعة)
Selon tous les maîtres, les quatre conditions nécessaires sont :
| Pilier | Arabe | Dimension extérieure | Dimension intérieure |
|---|---|---|---|
| Le silence | aṣ-ṣamt الصمت | Silence de la langue | Silence du coeur — « Le silence produit la connaissance d'Allah (maʿrifatu-Llāh) » |
| La solitude | al-ʿuzla العزلة | Éviter de se mêler aux autres | Éviter intérieurement le contact des choses créaturielles |
| La faim | al-jūʿ الجوع | Faim du ventre — affaiblir les sens extérieurs | Cesser de nourrir le coeur de nourriture extérieure (érudition, bavardages) |
| La veille | as-sahar السهر | Veille de l'oeil — maintenir la himma | Veille du coeur — vision contemplative dans le sirr (السر — centre secret) |
Durée et modalités
- Quarantaine (al-arbaʿīniyyāt الأربعينيات) : clef de voûte de la Khalwa, basée sur le rendez-vous de Moïse (Coran 7/142)
- Durée de 30 jours généralement approuvée (durée initiale de Moïse)
- Minimum : 10 jours selon Ahmed Zarrūq, 3 jours selon d'autres maîtres (référence aux khalwa de la Vierge Marie et du prophète Zakariyyā)
- Le Prophète est resté un mois dans la grotte Ḥirā (Muslim, 161)
- Ahmed Zarrūq (Qawāʿid at-taṣawwuf, règle 48) : en-deçà de 3 jours ce n'est pas une Khalwa mais un acte d'adoration disciplinaire
La Khalwa muṭlaqa (الخلوة المطلقة — absolue) : l'initié parvenu à la réalisation comprend qu'Allah est l'unique Réalité. Il s'éteint, ne demeure qu'Allah. Il n'y a alors ni Khalwa ni Jalwa.
Nécessité d'un cheikh
Ibn ʿArabī (Risālatu-l-Anwār) : « Si ton imagination te gouverne, aucune voie ne peut te mener à la retraite, à moins que tu ne te laisses guider par la main du sheikh. Si tu domines ton imagination, alors entreprends la retraite sans crainte. »
Lors de la Khalwa, toutes les facultés de l'être sont exacerbées, notamment celle de l'imagination. Ibn ʿArabī comme Suhrawardī et Ahmad Zarrūq mettent en garde contre la khalwa sans direction spirituelle.
Hadith fondateur
L'imām ʿAlī demanda au Prophète la voie la plus directe vers Allah. Le Prophète répondit : « Ô ʿAlī, tu dois pratiquer avec régularité l'invocation d'Allah (dhikr) isolé (fī l-khalwa). » Puis le Prophète dit trois fois Lā ilāha illā Allāh en fermant les yeux, et ʿAlī répéta trois fois.
Liens
- [[../personnages/ibn-arabi]] — Ibn ʿArabī
- [[naqshbandiyya]] — La Naqshbandiyya
- [[concepts-cles-soufisme]] — Concepts-clés du soufisme
- [[../concepts/ibada-adoration]] — L'adoration
Le Dhikr — L'invocation (الذكر)
Source : Cours 22 — Institut ELI-K-SIR Date : 2026-04-11
Étymologie
Le terme dhikr (ذكر) signifie : se rappeler, se souvenir, mentionner. La racine dhakar (viril) indique l'attitude active requise pendant le dhikr.
Nature et but
Favoriser une prise de conscience, établir un contact avec ce qui est éloigné ou oublié. Reconnaître l'unité dans la multiplicité. Ne pas confondre le partiel et le global, identifier l'essentiel.
Modalités
- Tout support symbolique menant à une méditation : mot, phrase, forme, couleur, odeur
- Habituellement : invocation ayant pour substance un Nom divin ou une expression coranique
- À voix haute ou intérieurement, individuellement ou en collectif
- Certains dhikr sont ouverts à tous, d'autres réservés (nature initiatique, préparation préalable)
Ādāb al-dhikr (convenances)
Conditions intérieures
- Le besoin, la concentration, vider le mental de tout autre que l'Invoqué
Conditions extérieures
- L'isolement, la qibla, l'ablution, la bonne compagnie, les bons moments, les lieux adéquats
Méthodologie
Le dhikr doit favoriser une concentration et une identification du principe de chaque question. Il permet de déduire le principe de chaque application et inversement. Le symbole est une indication, une modalité, non une finalité.
Autorisation coranique
Le Coran donne plus que l'autorisation, il enjoint le dhikr abondamment :
- 2/203 : Et invoquez Allah pendant un nombre de jours déterminés
- 5/7 : Rappelez-vous le bienfait d'Allah sur vous, ainsi que l'alliance qu'Il a conclue avec vous
Le Coran est un dhikr contenant tous les dhikr
- 3/58 : Voilà ce que Nous te récitons des versets et du sage rappel (al-dhikr al-ḥakīm)
L'utilité du cheikh
- 2/239 : Invoquez Allah comme Il vous a enseigné et que vous ne saviez pas
- Le cheikh n'autorise ni n'interdit le dhikr — il conseille comment le pratiquer, comme un entraîneur
Le dhikr humain et le dhikr divin
- 2/152 : Souvenez-vous de Moi, Je me souviendrai de vous (فَاذْكُرُونِي أَذْكُرْكُمْ)
- Le souvenir divin = octroi de sa grâce, conséquent de notre propre souvenir de Lui
La cessation du dhikr
Selon Ibn ʿArabī : le dhikr est un appel, une aspiration à l'objet désiré. Lorsque l'objet recherché est trouvé, le dhikr doit cesser — il deviendrait illogique et gênant dans la relation avec Celui auquel on aspirait.
Liens
- [[soufisme/methode-initiatique]] — le dhikr dans la méthode (wird, samāʿ)
- [[soufisme/khalwa-retraite-spirituelle]] — dhikr intensif en khalwa
- [[concepts/ibada-adoration]] — le dhikr comme forme d'ʿibāda
- [[personnages/ibn-arabi]] — sur la cessation du dhikr
Stations principales — Maqāmāt fondamentaux
Source : Cours 34 — Institut ELI-K-SIR
Répertoire des stations spirituelles (maqāmāt) du soufisme, complémentaire de la fiche [[maqamat-ahwal]] (Cours 36) et de [[structure-voie-etapes]] (Cours 33).
Les stations classées
| Arabe | Translittération | Sens |
|---|---|---|
| نيّة | Niyya | Intention — conscience du but, des moyens, de son état |
| عزيمة | ʿAzīma | Détermination, abnégation |
| فناء والبقاء | Fanāʾ wa-l-Baqāʾ | Extinction et permanence |
| توبة | Tawba | Réorientation |
| توكّل | Tawakkul | Remise confiante, abandon de la gouvernance |
| صبر | Ṣabr | Patience, supporter |
| فقر | Faqr | Conscience de sa pauvreté, de la dimension illusoire et de la dépendance foncière |
| خشية | Khashya | Crainte d'amour, crainte de perdre son Aimé |
| خدمة | Khidma | Œuvrer pour Allāh |
| عبودية | ʿUbūdiyya | Servitude, accomplissement de sa khilāfa |
| رضى | Riḍā | Satisfaction, agrément |
| قناعة | Qanāʿa | Contentement |
| قربة | Qurba | Proximité |
| أنس | Uns | Intimité |
| — | Voyage vers, en et depuis Allāh | Triple structure du cheminement |
| ورع | Waraʿ | Scrupule, autonomie, lien indéfectible à Allāh |
| إخلاص | Ikhlāṣ | Consécration, totalité |
| محبّة | Maḥabba | Amour |
| صدق | Ṣidq | Sincérité, véracité |
| خوف | Khawf | Peur |
| رجاء | Rajāʾ | Espoir |
| تقوى | Taqwā | Préservation de notre centralité |
| تفريد | Tafrīd | Esseulement, solitude, être solitaire |
| تجريد | Tajrīd | Dépouillement, virginisation, catharsis |
| قبض | Qabḍ | Resserrement, écrasement, contraction |
| بسط | Basṭ | Expansion, relâchement, décontraction |
| — | Talwīn / Tamkīn | Variation / stabilité (voir ci-dessous) |
| تسليم | Taslīm | Acceptation, apaisement |
| ذكر | Dhikr | Réminiscence, souvenir, mention |
| مراقبة | Murāqaba | Vigilance, surveillance |
| محاسبة | Muḥāsaba | Rendre compte, évaluation, peser |
| جهد | Juhd | Effort, combat, lutte |
| حضور | Ḥuḍūr | Présence, concentration |
| تفكّر | Tafakkur | Méditation |
| كشف | Kashf | Contemplation, dévoilement |
| تجلّي | Tajallī | Manifestation, apparition, extériorisation |
| استتار | Istitār | Discrétion, dissimulation, imperceptible |
| موافقة | Muwāfaqa | Conformité, être en harmonie, en accord |
Ivresse et sobriété — Sukr wa Ṣaḥw (سكر و صحو)
La principale caractéristique de la Junaydiyya est la prédominance de la sobriété (ṣaḥw), contrairement aux Ṭayfūriyya (école d'Abū Yazīd al-Bisṭāmī, voir [[../personnages/bistami]]) qui préfèrent l'ivresse mystique (sukr).
Talwīn et Tamkīn — Variabilité et stabilité
À une époque où la plupart des adeptes de la Voie pérégrinaient sur les routes, Junayd disait qu'il avait atteint la réalisation spirituelle :
« En restant en présence de Dieu, pendant trente ans, sous son escalier. »
Il prônait la maîtrise des états spirituels (tamkīn) qui traversent l'homme, là où d'autres se plaçaient volontiers sous leur emprise (talwīn).
À un soufi qui lui demandait pourquoi il restait statique durant les séances collectives de dhikr, il répondit par le verset :
« Tu verras les montagnes, que tu croyais immobiles, passer comme des nuages » — Coran 27/88
Ibn ʿArabī synthétise : lorsque l'être comprend que le voyage divin est infini, il devient stable dans l'instabilité — at-tamkīn fī at-talwīn (التمكين في التلوين).
Voir aussi : [[maqamat-ahwal]] (7 états de la nafs, 20 maqāmāt, 3 niveaux du yaqīn), [[structure-voie-etapes]] (découpages des voies), [[concepts-cles-soufisme]], [[../personnages/junayd-baghdadi]], [[../personnages/bistami]].
La structure de la voie en étapes — Maqāmāt al-Ṭarīq
Source : Cours 33 — Institut ELI-K-SIR
Dhū al-Nūn al-Miṣrī est le premier à codifier clairement les étapes et états de la voie avec une terminologie technique précise. Suivront les doctrinaires : Kalābādhī, Sarrāj, Makkī, Sulamī, Ghazālī, puis Ibn ʿArabī, ʿAfīf al-Dīn al-Tilimsānī, Suhrawardī, Ibn Ḥajar, Maḥmūd Bannānī, ʿAbd Allāh al-Anṣārī, ʿAbd al-Muʿṭī al-Iskandarī.
Tous s'accordent sur le principe d'étapes et de sous-étapes, mais divergent sur leur nombre, ordre et répartition.
1. Les 7 stations de Sarrāj — al-Lumaʿ
Description septénaire fréquente, qui renvoie à la traversée des sept cieux planétaires.
| # | Station | Arabe | Sens |
|---|---|---|---|
| 1 | Tawba (توبة) | Repentance | Retournement sur la source divine |
| 2 | Waraʿ (ورع) | Scrupule, autonomie | Se ressourcer de l'intérieur — inverse du ṭamaʿ (dépendance, avidité) |
| 3 | Zuhd (زهد) | Renoncement | Renoncement matériel, distinction entre vrais et faux besoins |
| 4 | Faqr (فقر) | Pauvreté radicale | Face à Dieu, l'homme n'est plus rien |
| 5 | Ṣabr (صبر) | Patience | Supporter les épreuves, prise de conscience de la miséricorde divine |
| 6 | Tawakkul (توكّل) | Remise confiante | Nom divin al-Wakīl — laisser à Dieu la place ordonnatrice dans le cœur |
| 7 | Riḍā (رضى) | Contentement | Être heureux de ce qui arrive — taslīm dépassé : le contentement de l'homme entraîne celui d'Allah |
2. Autres compilations
- Kalābādhī ([[../personnages/kalabadhi]]) : 17 étapes, de la repentance à l'amour.
- Abū Saʿīd al-Kharrāz : 16 étapes, de la consécration (al-Ikhlāṣ) à la proximité (al-Qurb).
- al-Qushayrī ([[../personnages/qushayri]]), al-Risāla : ~50 étapes.
- Niffārī : notion des Haltes (al-Mawāqif) — pauses intermédiaires entre deux maqāmāt ; reprise plus tard par l'Émir ʿAbd al-Qādir al-Jazāʾirī qui en dénombre 77.
- ʿAṭṭār : 7 cités de l'amour.
- Ghazālī ([[../personnages/ghazali]]) : 7 océans à traverser pour parvenir au Fanāʾ.
3. Les 40 stations d'Abū Saʿīd ibn Abī al-Khayr — Maqāmāt al-Arbaʿīn
| # | Arabe | Nom | # | Arabe | Nom |
|---|---|---|---|---|---|
| 1 | نيّة | Niyya — Intention | 21 | فناء | Fanāʾ — Extinction |
| 2 | إنابة | Ināba — Conversion | 22 | بقاء | Baqāʾ — Permanence |
| 3 | توبة | Tawba — Réorientation | 23 | علم اليقين | ʿIlm al-Yaqīn — Science de la certitude |
| 4 | إرادة | Irāda — Volonté du disciple | 24 | حقّ اليقين | Ḥaqq al-Yaqīn — Vérité de la certitude |
| 5 | مجاهدة | Mujāhada — Lutte | 25 | معرفة | Maʿrifa — Gnose intuitive |
| 6 | مراقبة | Murāqaba — Vigilance | 26 | جهد | Jahd — Effort |
| 7 | صبر | Ṣabr — Patience | 27 | ولاية | Wilāya — Sainteté |
| 8 | ذكر | Dhikr — Invocation, souvenir | 28 | محبّة | Maḥabba — Amour |
| 9 | رضى | Riḍā — Satisfaction | 29 | وجد | Wajd — Extase |
| 10 | مخالفة النفس | Mukhālafat al-nafs — Contrarier l'âme | 30 | قرب | Qurb — Proximité |
| 11 | موافقة | Muwāfaqa — Être en accord | 31 | تفكّر | Tafakkur — Méditation |
| 12 | تسليم | Taslīm — Acceptation, reddition | 32 | وصال | Wiṣāl — Jonction, arrivée |
| 13 | توكّل | Tawakkul — Remise confiante | 33 | كشف | Kashf — Dévoilement |
| 14 | زهد | Zuhd — Renoncement | 34 | — | (absente de la recension) |
| 15 | عبادة | ʿIbāda — Culte adoratif | 35 | تجريد | Tajrīd — Dépouillement total, virginisation |
| 16 | ورع | Waraʿ — Scrupule d'autonomie | 36 | تفريد | Tafrīd — Esseulement, solitude |
| 17 | إخلاص | Ikhlāṣ — Consécration | 37 | انبساط | Inbisāṭ — Ampleur, extension |
| 18 | صدق | Ṣidq — Sincérité, véracité | 38 | تحقيق | Taḥqīq — Confirmation de la Vérité |
| 19 | خوف | Khawf — Crainte | 39 | نهاية | Nihāya — But suprême |
| 20 | رجاء | Rajāʾ — Espoir | 40 | تصوّف | Taṣawwuf — Soufisme |
4. Les 7 degrés de Ḥakīm al-Tirmidhī — Les sept degrés spirituels dans le chemin vers Dieu
(Traduit par Mohamed Aoun aux éditions Alif)
- At-Tawba — la réorientation
- Az-Zuhd fī dunyā — le renoncement à ce bas monde
- ʿAdāwat al-nafs — le combat de l'âme
- Al-Maḥabba — l'amour
- Qaṭʿ al-Hawā — rupture de la passion
- Al-Khashya — peur de perdre l'Aimé
- Al-Qurba — la proximité
Voir [[../personnages/hakim-tirmidhi]].
5. Le triple voyage — Vers, En, Depuis Allāh
Différencier trois types de stations selon leur dimension du cheminement :
| Voyage | Nature | Station principale |
|---|---|---|
| Vers Allāh (ilā Allāh) | Purification ascensionnelle | — |
| En Allāh (fī Allāh) | Réalisation, fanāʾ/baqāʾ | — |
| Depuis Allāh (min Allāh) | Missionnement, redescente | al-Khidma (الخدمة) |
Ainsi pour certains maîtres, c'est al-Qurba qui est la dernière station ; pour d'autres, c'est ar-Riḍā ; d'autres encore placent al-Khidma comme couronnement du voyage de retour.
Principe de variation
Si le nombre des étapes varie selon les auteurs (focus sur les principales ou inclusion des sous-étapes) et si l'ordre peut aussi varier, les maîtres ne varient jamais sur l'identification des vertus et connaissances fondamentales :
- Vertus prioritaires : réorientation (tawba), patience (ṣabr), remise confiante (tawakkul), détermination (ʿazīma)…
- Connaissances précises : but de l'initiation, nature des étapes, structure de l'existence et de la voie, relation du mental et du cœur, les priorités.
Voir aussi : [[stations-principales]] (Cours 34), [[maqamat-ahwal]] (Cours 36), [[niveaux-voie-soufie]], [[methode-initiatique]], [[../personnages/sarraj]], [[../personnages/qushayri]], [[../personnages/kalabadhi]], [[../personnages/hakim-tirmidhi]].
Jihād et maqāmāt — Riyāḍiyāt et Mujāhadāt
Source : Cours 36 — Institut ELI-K-SIR
Cadre : les étapes de la Khalwa
La khalwa pure est la retraite cellulaire de quarante jours. Elle est jalonnée d'étapes appelées stations spirituelles (maqāmāt مقامات). Celles-ci sont en nombre indéfini ; les maîtres retiennent les principales et regardent les autres comme sous-stations.
La voie totale est répartie en trois plans — corps/âme/esprit, ciel/terre/atmosphère — qui correspondent au ternaire :
Takhallī (dépouillement) → Taḥallī (revêtement) → Tajallī (épiphanie)
La khalwa représente le premier plan (takhallī), au sein duquel sont distinguées sept étapes.
Les sept états de la nafs
Sept étapes décrites comme les facettes de l'âme :
| Étape | Arabe | Racine coranique | Sens |
|---|---|---|---|
| 1. Âme ordonnant le mal | an-nafs al-ammāratu bi-s-sūʾ (النفس الأمَّارة بالسوء) | 12/53 | Injonction au mal |
| 2. Âme qui blâme | an-nafs al-lawwāma (اللوامة) | 75/2 | Conscience qui blâme |
| 3. Âme inspirée | an-nafs al-mulhama (الملهمة) | 91/7-8 | Inspiration distinguant le bien et le mal |
| 4. Âme apaisée | an-nafs al-muṭmaʾinna (المطمئنة) | 89/27 | Paix, stabilité |
| 5. Âme agréante | an-nafs ar-rāḍiya (الراضية) | 89/28 | Agrée Allah |
| 6. Âme agréée | an-nafs al-marḍiyya (المرضية) | 89/28 | Agréée par Allah |
| 7. Âme parfaite | an-nafs al-kāmila (الكاملة) | 89/29 | Perfection, entrée parmi Ses serviteurs |
Ce sont aussi sept vertus impératives pour se libérer, sept vices à éliminer. Les jours de la semaine, les cieux planétaires, les sept arts libéraux, les prophètes régents des sept cieux sont autant de symboles de ces étapes.
Parmi les stations spirituelles (maqāmāt)
- at-Tawbah (التوبة) — le repentir, la réorientation
- al-Istiqāmah (الاستقامة) — la conformité, la verticalité
- al-Muḥāsabah (المحاسبة) — l'examen de conscience et des actes
- at-Taqwā (التقوى) — la préservation
- aṣ-Ṣidq (الصدق) — la sincérité
- aṣ-Ṣabr (الصبر) — la patience
- al-Murāqabah (المراقبة) — la vigilance
- al-Ikhlāṣ (الإخلاص) — la consécration, l'épuration
- al-Waraʿ (الورع) — l'autonomie, la parcimonie scrupuleuse
- at-Tawakkul (التوكل) — la remise confiante
- al-Mushāhadah (المشاهدة) — la contemplation
- ash-Shukr (الشكر) — la reconnaissance, la gratitude
- ar-Riḍā (الرضا) — l'agrément, la pleine satisfaction
- al-ʿAzīmah (العزيمة) — la détermination
- al-Maʿrifah (المعرفة) — la connaissance intuitive
- al-Qurb (القرب) — la proximité
- al-Buʿd (البعد) — l'éloignement
- ath-Thiqah (الثقة) — la confiance
- al-Yaqīn (اليقين) — la certitude
- aṣ-Ṣafāʾ (الصفاء) — la purification
Parmi elles, sept principales englobent toutes les autres.
Mujāhadāt — la guerre intérieure
La notion de mujāhadah (مجاهدة — combat contre les penchants vils de l'âme) englobe plusieurs stations. Certaines sont valables pour toute la durée du parcours et actives à chaque étape (la confiance, la sincérité, la préservation de la fiṭra). D'autres sont la conséquence de la maîtrise d'une station préalable et s'augmentent ensuite (la purification ou la confiance).
La plupart des stations comportent des sous-stations qui structurent hiérarchiquement la station. Cette structuration interne résume la voie en rappelant les trois plans de toute réalisation spirituelle.
Exemples de structuration ternaire
At-Tawbah (le repentir, la réorientation)
24/31 : وَتُوبُوا إِلَى اللَّهِ جَمِيعًا أَيُّهَ الْمُؤْمِنُونَ لَعَلَّكُمْ تُفْلِحُونَ — « Revenez entièrement vers Allah, ô vous qui avez la foi, vous trouverez probablement le bonheur. »
Al-Inābah (la conformation)
50/33 : مَنْ خَشِيَ الرَّحْمَنَ بِالْغَيْبِ وَجَاءَ بِقَلْبٍ مُنِيبٍ — « Qui redoute le Tout Miséricordieux bien qu'il ne Le voit pas, et qui vient [vers Lui] avec un cœur porté à l'obéissance. »
Al-Awwābah (l'orientation indéfectible)
38/30 : وَوَهَبْنَا لِدَاوُودَ سُلَيْمَانَ نِعْمَ الْعَبْدُ إِنَّهُ أَوَّابٌ — « À David Nous fîmes don de Salomon — quel bon serviteur ! Il était d'une orientation indéfectible. »
At-Tawakkul — trois phases selon Ibn ʿAjība (Futūḥāt ilāhiyyah p.226)
Même racine que al-Wakīl (l'un des Noms divins — « Celui qui remplace »). Discipline par laquelle l'initié laisse place à l'ordre divin en son cœur et confie l'ordonnance de sa vie à l'Esprit insufflé en nous. L'aspirant évacue l'ego du trône de la gouvernance pour céder la place au vrai Roi, le maître intérieur.
-
Phase 1 : l'initié obtient la certitude qu'il n'y a de puissance en dehors d'Allah et que toute puissance Autre que Lui est pure illusion. Naissance de la confiance et de la certitude.
-
Phase 2 : comme l'enfant avec sa mère. Il sait qu'elle ne lui veut que bien et ne le laissera jamais tomber. Il est éteint en sa mère et se laisse mener les yeux fermés ; il pose encore des questions (où va-t-on ? quand rentre-t-on ?) mais suit aveuglément.
-
Phase 3 : l'initié doit être « les mains d'Allah comme le mort entre les mains du laveur ». Plus de volonté propre, obéissance en totale confiance. Ibn ʿArabī donne deux images :
- la feuille morte que le vent déplace à son gré ;
- l'ombre de rang bas qui accompagne la personne qui l'a engendrée sans s'interposer, questionner ou se plaindre — qu'elle aille dans un lieu luxueux et parfumé ou dans un dépotoir, l'ombre suit sans mot dire.
À cette station, l'être est sous la tutelle du Wāḥidu-l-Qahhār (الواحد القهار — l'Unique qui contraint).
Al-Yaqīn — la certitude à trois niveaux hiérarchiques
- ʿIlmu-l-yaqīn (علم اليقين) — la science de la certitude
- ʿAynu-l-yaqīn (عين اليقين) — l'œil de la certitude
- Ḥaqqu-l-yaqīn (حق اليقين) — la vérité de la certitude
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at-Takhallī → at-Taḥallī → at-Tajallī
La période d'isolement sous ses différentes formes — Iʿtikāf, ʿUzla, Khalwa — constitue la première étape (at-takhallī). On peut la rapprocher de la première partie du Wird, al-Istighfār.
Note sur le Wird : transmis lors du rite du Pacte initiatique. « Oraison » en français. Il est constitué de trois parties : Istighfār, Ṣalāt ʿalā an-Nabī (prière sur le Prophète), puis invocation de la nature Unique d'Allah.
Synthèse des trois phases
- Préparation — initiation théorique, virtuelle.
- Passage de la théorie à la pratique — parole/érudition → mise en acte, par la force ; le mental ne sert plus à rien. Acte du cœur, d'amour divin et de sainte foi.
- Connaissance réelle, divine — l'initiation effective.
Liens
- [[../soufisme/khalwa-retraite-spirituelle]] — Cadre de la retraite
- [[../soufisme/methode-initiatique]] — Takhallī / Taḥallī / Tajallī, wird, dhikr
- [[../soufisme/trois-plans]] — Structure ternaire, corps/âme/esprit
- [[../concepts/pacte-alliance]] — Le Wird comme transmission initiatique
- [[../soufisme/dhikr-invocation]] — Dhikr et nature unique d'Allah
- [[../personnages/ibn-arabi]] — Images de la feuille morte et de l'ombre
Les Shaṭaḥāt — Propos extatiques (شطحات)
Source : Cours 43 — Institut ELI-K-SIR
Définition
Les shaṭaḥāt (شطحات, singulier شطحة shaṭḥa) sont des paroles extatiques prononcées en état d'ivresse spirituelle (سكر sukr). Leur forme est scandaleuse, voire blasphématoire en apparence, mais elles témoignent d'un vécu d'annihilation (فناء fanāʾ) et d'une réalisation intérieure suprême.
Exemples célèbres
| Maître | Shaṭḥa |
|---|---|
| Bistāmī | "Louange à moi ! Je suis mon seigneur, Très Haut !" (سبحاني) |
| Bistāmī | "Ma Gloire est la plus grande !" |
| Bistāmī | "Il n'y a rien dans ce manteau que je porte sauf Allah" |
| Ḥallāj | "Anā al-Ḥaqq" (أنا الحقّ — Je suis la Vérité/Dieu) |
But pédagogique
L'auteur utilise le "Je" pour parler de Dieu — les gens pensent que le saint parle de lui-même. Objectifs :
- Choquer les esprits pour ébranler les certitudes
- Pousser à la réflexion et provoquer l'illumination
- Dépasser les conventions et les limites conceptuelles ordinaires
Forme commune à Rabîʿa, Ḥallāj et Nūrī
Cette dimension de sainteté est de type christique — dimension sacrificielle dont font preuve les auteurs de ces propos.
Position de Junayd
Junayd condamne les extravagances publiques de Ḥallāj. Pour lui, la recherche de l'extase ne convient qu'aux débutants ; la pure contemplation ne saurait être troublée par l'ivresse. Le soufisme sobre (صحو ṣaḥw) est la voie de la maturité spirituelle.
Anecdote : Bistāmī à sa porte
Quelqu'un frappa à sa porte : "Qui demandes-tu ?" — "Abū Yāzīd." — Il répondit : "Pars, prends garde ! Il n'y a que Dieu (al-Ḥaqq) ici."
Voir aussi : Bistāmī, Junayd al-Baghdâdî, Concepts clés
Al-Isrā wal-Miʿrāj — Voyage céleste du Prophète (الإسراء والمعراج)
Source : Cours 35 — Institut ELI-K-SIR
Les deux phases du voyage
| Phase | Arabe | Sens étymologique | Nature |
|---|---|---|---|
| Al-Isrā (الإسراء) | Racine سرى (sarā) | Voyage nocturne, se diffuser, se propager | Horizontale — de la Mecque à Jérusalem |
| Al-Miʿrāj (المعراج) | Racine عرج (ʿaraja) | Échelle, monter en serpentant | Verticale — traversée des sept cieux |
Versets fondateurs
سُبْحَانَ الَّذِي أَسْرَى بِعَبْدِهِ لَيْلًا مِّنَ الْمَسْجِدِ الْحَرَامِ إِلَى الْمَسْجِدِ الْأَقْصَى الَّذِي بَارَكْنَا حَوْلَهُ لِنُرِيَهُ مِنْ آيَاتِنَا — Coran 17/1 (sourate al-Isrāʾ ou Banī Isrāʾīl)
Sourate 53 an-Najm, versets 1-18 — récit de la vision :
- v.9 : قَابَ قَوْسَيْنِ أَوْ أَدْنَىٰ — « à deux portées d'arc, ou plus près encore »
- v.11 : مَا كَذَبَ الْفُؤَادُ مَا رَأَىٰ — « L'œil du cœur n'a pas menti en ce qu'il a vu »
- v.14-16 : سِدْرَةِ الْمُنتَهَىٰ — près de la Sidrat al-Muntahā, près d'elle le Jardin de Maʾwā
Le voyage fut corporel selon la très grande majorité des savants. Ibn ʿArabī professe les deux modalités : un premier voyage en songe, puis à l'éveil et en corps. 47 versions recensées par Suyūṭī ([[../personnages/suyuti]]) et Ibn Ḥajar al-ʿAsqalānī. Suyūṭī réfute le hadith de ʿĀʾisha (voyage en esprit seulement) en notant qu'elle n'était pas encore mariée au Prophète à cette date. Rapport chrétien : « le Verbe s'est fait chair » — tous les plans de l'être participent à la réalisation spirituelle.
Contexte : ʿĀm al-Ḥuzn (عام الحزن)
Nuit du 27 Rajab, an 8 après l'année de la tristesse (après l'épisode du fossé et de Ṭāʾif). Perte de Khadīja et d'Abū Ṭālib. L'élévation s'effectue après avoir touché le bas. Principe initiatique : il faut reconnaître qu'on est perdu (Yūnus dans la baleine) pour être guidé.
Symbole des mois :
- Rajab (رجب) — racine RaJaBa → rujb (le tuteur) — mois d'Allāh, le mois sourd où les armes se taisent
- Shaʿbān — racine du déploiement, branches — mois du Prophète
- Ramaḍān — brûler, calciner — mois de la communauté
Durant cette même année de tristesse, révélation de la sourate TāHā : « Nous ne t'avons pas révélé le Coran afin que tu sois malheureux ». Le verset « Avec la difficulté, la facilité » est rappel : la grille divine du bonheur diffère de la grille humaine.
Symbolisme de la nuit : non-manifesté, double nature (ténèbres d'en bas / d'en haut, enfer / paradis, néant / non-manifesté). Les nuits majeures : Laylat al-Qadr, Laylat Niṣf Shaʿbān, Laylat al-Isrāʾ wa-l-Miʿrāj.
Al-Isrā — 5 étapes horizontales
De la Mecque à Jérusalem, passant par Médine, le Sinaï et Bethléem. Ces 5 stations symbolisent les 5 piliers de l'islam et les 5 prières.
Al-Burāq (البراق)
Monture prophétique — visage humain, taille entre l'âne et le mulet, couvert de perles et joyaux. Complémentarité : Burāq = pôle féminin (réceptif), Jibrīl = pôle masculin (directeur).
Ouverture de la poitrine (شرح الصدر)
Sourate Alam Nashraḥ laka Ṣadrak. La plupart des rapporteurs ne parlent que de deux ouvertures ; Ibn Ḥajar al-ʿAsqalānī et Abū Nuʿaym dans son Dalāʾil en mentionnent trois :
- Enfance — préservation de toute trace satanique (rapporté par Anas, hadith Muslim 413 : Jibrīl le jeta à terre, lava son cœur à l'eau de Zamzam ; Anas : « Je pouvais voir la trace de cette suture sur sa poitrine »)
- Missionnement — force et purification pour recevoir la révélation (Boukhārī 349 : bassin d'or rempli de sagesse et de foi versé dans la poitrine)
- Voyage nocturne — préparation à l'entretien intime (munājāt مناجاة)
Ibn Ḥajar : « En chacune des trois ouvertures, il y a une sagesse. » Correspondance avec les 3 lavages de l'ablution rituelle et les trois plans. Une version parle d'un lavage à la neige/glace — la froideur de l'Esprit et de la Vérité transcendant les émotions.
Annonce angélique et munājā
L'ange couronne frappe à la porte (sourate aṭ-Ṭāriq) que lui ouvre Fāṭima âgée de neuf ans. L'ange s'adresse au Prophète :
- Yā ḥabībī — « Ô mon Bien-aimé »
- Sayyid al-khalq wa Ḥabīb al-Ḥaqq — souverain des créatures, bien-aimé de Dieu
- Sayyid al-ʿālamīn — souverain des mondes
- Aʿazzu al-khalq — plus précieuse des créatures
- Nabī ar-raḥma — Prophète de la miséricorde
Tunājī — « Tu vas parler intimement à ton Seigneur » — la munājā (voir [[../personnages/ibn-arabi]] après ses Ḥikam) est le discours intime nocturne de deux amoureux.
Hadith du trésor caché (kanz makhfī) : « J'étais un trésor caché et j'ai aimé à être connu » — amour (pilier-force) et connaissance (pilier-sagesse) : la sagesse dirige, l'amour unit.
Al-Miʿrāj — 9 étapes verticales
| Ciel | Prophète | Nom | Symbolisme |
|---|---|---|---|
| 1 | Adam | Rafīʿ (l'Élevé) | Source du Nil et de l'Euphrate, al-Kawthar |
| 2 | Jean + Jésus | Al-Maʿūn (l'Assistant) | Ciel de fer, secours de l'islam |
| 3 | Joseph, David, Salomon | Al-Muzayyina (l'Orné) | Ciel de cuivre, anges du destin |
| 4 | Idrīs (Hénoch) | Zāhira (Resplendissant) | Ciel d'argent, ange de la mort (ʿAzrāʾīl) |
| 5 | Aaron (Hārūn) | Al-Munīrah (le Lumineux) | Ciel d'or rouge |
| 6 | Moïse | Khalīṣah (le Pur) | Ciel d'hyacinthe verte |
| 7 | Abraham | Al-ʿAjībah (le Merveilleux) | Ciel de perle blanche, Bayt al-Maʿmūr |
Au-delà des 7 cieux
- Sidrat al-Muntahā (سدرة المنتهى) — le Lotus de la Limite. Fruits comme des jarres, feuilles comme des oreilles d'éléphant. Jibrīl ne peut aller plus loin (sinon brûlé par la lumière)
- Bayt al-Maʿmūr visitée chaque jour par 70 000 anges qui n'y reviennent plus
- Kursī et ʿArsh — les deux derniers arcs (Élysée et Empyrée)
- Le Prophète rencontre Mikāʾīl qui lui explique la signification des noms des anges principaux
- Coq jaune et vert qui glorifie Allāh — quand il rend gloire, tous les coqs de la terre battent des ailes et glorifient
- Le Prophète est à deux portées d'arc (قاب قوسين qāba qawsayn) — Coran 53/9
- Lorsqu'il passe la limite, il est appelé Aḥmad et tranquillisé
- Il voit ce qu'œil ne peut percevoir, ce qu'oreille n'a entendu, ce qu'intelligence ne peut concevoir
- « Approche-toi de Moi » — maqām al-qurba ; il entend la voix d'ʿAlī alors qu'il est seul
- Formulation du Tashahhud ; révélation des deux derniers versets de al-Baqara
- Station de la vision divine (bisāṭ al-uns — tapis de l'intimité) : « Les yeux ne peuvent T'atteindre, mais avec mon cœur je Te vois »
- Institution de la prière : 50 → 5 prières par intercession de Moïse
À chaque ciel, on demande : a-t-il été invité ? On ne s'y rend que sur invitation divine, non par soi-même. On demande aussi : « Qui es-tu et qui est avec toi, ô Jibrīl ? » — même Jibrīl n'est pas reconnu, et aucun ne reconnaît le Prophète à partir de sa forme humaine. Le voile de la forme est ce qui fit chuter Iblīs (qui ne vit pas le divin dans le Califat adamique) et c'est la barrière du Dajjāl (borgne, incapable de voir au-delà de la forme, bloqué dans la psyché, tout hors de lui, rien en lui).
Proposition de trois coupes — lait, vin, miel — il choisit le lait (symbole de la fiṭra, contre fitna du vin).
Ange mi-feu / mi-glace aux 1ᵉʳ et 6ᵉ cieux — union des opposés, nature de ce bas monde (pile/face, bien/mal).
Dimension initiatique
- Isrāʾ = Isrāʾēl = voyage nocturne horizontal + ēl (Dieu). Jacob le reçut suite à sa vision de l'échelle. Les Banū Isrāʾīl sont les initiés du voyage horizontal (terre — petits mystères) pour retrouver le Prophète qui les fait monter l'échelle verticale (ciel — grands mystères). C'est pourquoi la sourate se nomme al-Isrāʾ ou Banī Isrāʾīl.
- Les 7 cieux = 7 plans de l'âme, 7 jours, 7 tours de la Kaʿba, 7 pierres du rajm au pèlerinage, 7 versets de la Fātiḥa, 7 terres, 7 cycles montants Nāsūt / Malakūt / Jabarūt…
- Le non-agir : ce n'est pas nous qui faisons la voie, c'est Allāh qui la fait pour nous. Le Prophète voyage sans bouger (sur la monture). Monter sur la monture (les rites) et suivre le guide (Jibrīl). Le verset « Adʿūnī astajib lakum » : de racine jawaba (répondre / voyager) — « recherchez-Moi et Je ferai le voyage pour vous ». Dans la Fātiḥa, Ihdinā ṣ-ṣirāṭ al-mustaqīm → « offre-nous la voie verticale ». La guidance est une offrande — ni mérite, ni érudition : une grâce.
- L'amour est la condition sine qua non : « Si vous aimez Allāh alors suivez-moi, Allāh vous aimera ».
- 70 000 — nombre récurrent : le voyage est une traversée des voiles et des illusions. Les houris (70) sont les voiles transparents qui n'empêchent pas de voir au-delà.
- Isrāʾ, 5 étapes : rapport aux quinaires — 5 prières, 5 piliers (shahāda centrale), Prophète + 4 khulafāʾ, 4 éléments + éther, 4 points cardinaux, 4 saisons, 4 âges cycliques. L'Isrāʾ = remontée des cycles marquant la chute adamique ; restructuration du corps.
- Complémentarité masculin/féminin : Jibrīl (maître, enseignement) / Burāq (support, rites et vertus) ; Jibrīl / Khadīja ; Jibrīl / Marie. Sans le pôle féminin, la révélation reste embryonnaire.
Symbolisme des 4 fleuves
- 2 cachés (paradisiaques) : source Salsabīl → al-Kawthar + fleuve de la miséricorde
- 2 terrestres : le Nil et l'Euphrate
L'échelle à 4 degrés
Or, argent, topaze, hyacinthe — les trois plans + le quatrième les englobant. Rapport à l'échelle de Jacob.
Voir aussi : But de l'existence terrestre, Concepts clés, Niveaux de la voie
La Qādiriyya — القادرية
Source : Cours 39 — Institut ELI-K-SIR
Première ṭarīqa nominative de l'histoire du soufisme, issue de l'enseignement de ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī ([[../personnages/abd-al-qadir-jilani]], 1077-1166) — bien qu'il ne fonda pas de son vivant une voie portant son nom.
Fondation posthume
Le sirr (secret spirituel) dont Jīlānī était dépositaire fut conservé et transmis après sa mort par ses 16 fils et ses disciples. La ṭarīqa devint rapidement la première lignée prestigieuse de saints reconnus et estimés.
Préceptes de la zāwiya originelle
- Humilité
- Tolérance
- Charité
- Pauvreté
- Accueil gratuit des élèves, nécessiteux et voyageurs — offrandes entièrement affectées au fonctionnement
Chaîne de transmission (silsila)
Jīlānī s'inscrit dans une chaîne passant par :
Shiblī (861-946) → Junayd (830-911) → Ḥasan al-Baṣrī (642-728) → ... → Prophète Muḥammad
Son éveil à la voie : Ḥammād al-Dabbās → son initiation : shaykh Mubārak Saʿīd.
Diffusion mondiale
La Qādiriyya s'est répandue au-delà du Moyen-Orient :
- Inde
- Turkestan
- Arabie
- Égypte
- Afrique du Nord
- Asie
- Tout le continent africain
La voie fut notamment reçue par Abū Madyan ([[../personnages/abu-madyan]]) à ʿArafāt (pèlerinage), qui la diffusa dans tout le Maghreb.
Particularités doctrinales
- Très forte insistance sur l'amour comme raccourci divin (Ḥammād al-Dabbās)
- Dhikr avec le verset « Avec la difficulté, la facilité » (Coran 94/5-6) — souvent associé à Jīlānī
- Tradition du faucon gris de Dieu — surnom de Jīlānī
- Parfaite compatibilité avec les madhāhib sunnites classiques (ḥanbalisme prioritaire, flexibilité chāfiʿite)
Voir aussi : [[../personnages/abd-al-qadir-jilani]], [[mawlawiyya]], [[shadhiliyya]], [[naqshbandiyya]], [[compagnonnage-confrerisme]], [[../personnages/abu-madyan]].
La Shādhiliyya (الشاذلية)
Source : Cours 40 — Institut ELI-K-SIR
Origine
Confrérie fondée par sidī Abū l-Ḥasan al-Shādhilī (591-656 H / 1196-1258 EC) — voir [[../personnages/abu-hassan-shadhili]].
Chaîne initiatique : Ibn Mashīsh → al-Shādhilī (disciple unique de son maître). Filiation chérifienne hassanide.
Caractère
Née en milieu citadin, elle a essaimé largement d'une façon difficile à retracer. La confrérie a surtout été connue par ses sous-branches.
Particularité : walāya ṣughrā (« petite sainteté »)
Adhésion au soufisme possible par allégeance simple à un maître connu et récitation d'oraisons spécifiques — sans khalwa prolongée ni ascèse extrême. Grande diffusion populaire.
Sous-branches majeures
Jazūliyya (جازولية)
Fondée par al-Jazūlī (m. 1465 EC / 869 H). Rassemble autour de lui et de son souvenir une masse très importante d'adhésions au soufisme. Célèbre par Dalāʾil al-Khayrāt.
Suyūṭiyya
Suyūṭī : shādhilī égyptien du XVᵉ siècle.
ʿĪsāwiyya (عيساوية)
Fondée par ʿĪsā al-Mukhtār (m. 1524). Au fil des générations, a absorbé des rituels chamaniques : chaque novice avait un animal totémique ; en transe, il s'identifiait à cet animal. Pratiques populaires : guérisons, sortes d'exorcismes.
Darqāwiyya (درقاوية)
Darqāwī (m. 1823) — voir [[../personnages/darqawi]]. Grand réformateur de la Shādhiliyya : retour au lien direct avec le Prophète Muḥammad. Voir [[../concepts/idhn-autorisation]] (Mandat du Ciel reçu par Darqāwī).
ʿAlāwiyya (علوية)
Ben ʿAlīwa / Aḥmad al-ʿAlawī (m. 1934) — voir [[../personnages/alawi]]. Restaurateur de la pure doctrine et de la pratique de la khalwa. Fondée en Algérie à l'époque coloniale.
Hibriyya
Héritage shādhilī issu directement de la Darqāwiyya — voir [[../personnages/hibri]].
Ḥāmidiyya Shādhiliyya
Branche cairote. Salām ar-Raḍī (maître de la mosquée du Sultan Abū al-ʿAlā) — entre ses mains René Guénon renouvela son pacte en 1930.
Impact intellectuel en Occident
Impact majeur d'Européens convertis : René Guénon, Frithjof Schuon, Michel Vâlsan, Martin Lings, Gloton. Voir [[soufisme-occident]].
Caractéristiques doctrinales
- Primauté du Livre et de la Sunna sur le dévoilement
- Soufisme accessible aux citadins, compatible avec une vie active
- Centralité de l'allégeance et des oraisons spécifiques (ahzāb, ṣalawāt, wird)
- Ṣalāt al-Mashīshiyya — prière fondatrice composée par Ibn Mashīsh, abondamment commentée
Diffusion
D'Alexandrie et du Caire, la voie s'étend sur toute l'Afrique du Nord, l'Égypte, la Syrie, le Yémen, puis en Occident au XXᵉ siècle.
Liens
- [[../personnages/abu-hassan-shadhili]] — Fondateur
- [[../personnages/ibn-mashish]] — Source initiatique
- [[../personnages/abu-madyan]] — Maître du maître
- [[../personnages/darqawi]] — Réformateur
- [[../personnages/alawi]] — Restaurateur XXᵉ
- [[../personnages/hibri]] — Branche hibriyya
- [[../personnages/belkaid]] — Branche contemporaine
- [[../personnages/guenon]] — Rattachement à la Ḥāmidiyya Shādhiliyya
- [[soufisme-occident]] — Diffusion en Occident
- [[voie-mohammadiya]] — Tijaniyya, Jazūlī : convergences
La Mawlawiyya — المولوية
Source : Cours 39 — Institut ELI-K-SIR
Ordre des derviches tourneurs (Mevlevis) — fondé par les successeurs de Jalāl al-Dīn Rūmī ([[../personnages/rumi]], m. 1273) à sa mort, principalement sous l'impulsion de son fils Sulṭān Walad.
Double héritage de Rūmī
- Familial : reçu de son père Bahāʾ al-Dīn Walad et de son grand-père
- Spirituel central : reçu de Shams al-Dīn al-Tabrīzī (rencontre 1244)
- Premier maître mystique : Burhān al-Dīn (enseignement sur 9 ans jusqu'en 1240)
Les rites des derviches tourneurs (samāʿ)
- Pratique du samāʿ (concert/danse spirituelle) — initiée par Shams al-Dīn à Rūmī
- Symbolique très riche — codifiée par Sulṭān Walad, fils de Rūmī
- Controverses même au sein du soufisme : plusieurs avis de fuqahāʾ et de maîtres soufis distinguent bienfaits et méfaits du samāʿ
Hiérarchisation
Particularité de la Mawlawiyya : ordre particulièrement hiérarchisé, ce qui correspondait parfaitement au cadre ottoman. Elle devint une institution structurante de la spiritualité turque.
Successions après Rūmī
- Ṣalāḥ al-Dīn Zarkūb (m. 1258) — désigné par Rūmī comme le Pôle et remplaçant de Shams
- Ḥusām al-Dīn Chelebi — éduque les disciples après Ṣalāḥ al-Dīn, pousse Rūmī à écrire le Mathnawī
- Sulṭān Walad, fils de Rūmī — structure la ṭarīqa et codifie les rites
Aire géographique
Essentiellement circonscrite à la Turquie — ne s'est pas véritablement répandue hors du cadre ottoman.
Crise moderne
Avec la chute du Califat et l'avènement de Kemal Atatürk (République de Turquie 1923, suppression des confréries 1925), la Mawlawiyya devra :
- Se dissimuler sous des atours de folklore pour touristes
- Conserver néanmoins un rôle social important
- Le samāʿ reste présenté comme spectacle culturel à Konya — cache une initiation persistante
Œuvre littéraire universelle
La Mawlawiyya doit son rayonnement mondial à l'œuvre littéraire de Rūmī :
- Mathnawī / Masnavi — œuvre majeure
- Dīwān-e Shams
- Fīhi mā fīhi — « Le Livre du dedans »
- Rubāʿiyyāt
À tel point qu'on a presque oublié ses origines musulmanes.
Voir aussi : [[../personnages/rumi]], [[qadiriyya]], [[shadhiliyya]], [[naqshbandiyya]], [[../soufisme/regles-fondamentales]] (40 règles de Shams Tabrīzī, 10 règles de Rūmī), [[compagnonnage-confrerisme]].
La Naqshbandiyya (النقشبندية)
Source : Cours 41 — Institut ELI-K-SIR
Confrérie très répandue, principalement en Asie. Apparition en tant que confrérie au XIVe siècle à Bukhara autour de Bahāʾ al-Dīn Naqshband (بهاء الدين نقشبند — m. 1389), « celui qui trace des desseins » en persan.
Origines et chaîne initiatique
La tradition naqshbandie revendique une ancienneté remontant au XIIe siècle :
- Yūsuf Hamadānī (m. 1141) — ancêtre éponyme le plus ancien
- Lien avec la Yasawiyya (confrérie répandue en Turquie)
- ʿAbd al-Khāliq Ghijduwānī (m. 1220) de Bukhara : aurait commencé à diffuser le dhikr silencieux (dhikr khafī ذكر خفي), enseigné par al-Khaḍir
- Histoire écrite par Kāshifī en 1504
Parole de Naqshband : « L'ordre naqshbandī commence là où les autres confréries finissent. »
Caractéristiques distinctives
Le dhikr silencieux (الذكر الخفي)
Récité individuellement et collectivement de manière mentale. Abū Bakr aurait été le premier à le pratiquer.
La rābita (الرابطة — le lien)
Rapport très étroit entre le maître et ses disciples. Le maître dispose d'une capacité de pénétration spirituelle lui permettant de lire le livre du disciple — présent ou absent. Le novice se concentre sur l'image de son maître entre ses deux yeux.
Étymologie : Naqsh (نقش = image) + band (بند = attacher). Le lien avec le maître est unique et définitif.
Développement spirituel
Par purification des organes subtils (laṭāʾif لطائف — centres d'énergie intérieurs) avec l'aide du maître. Le disciple visualise le maître, s'annihile en lui, puis le maître retire son image → annihilation en Dieu.
Distinction : taṣwīr (تصوير — créer une forme extérieure, interdit) vs taṣawwur (تصور — imaginer une forme intérieure, autorisé).
Expansion géographique
- Sirhindī (m. 1624, Inde) : figure majeure, Maktūbāt, considéré comme le mujaddid (مجدد — rénovateur) de son siècle. A opposé à la doctrine de waḥdat al-wujūd l'unicité du témoignage (waḥdat al-shuhūd وحدة الشهود)
- Bābur (m. 1530) : premier empereur moghol, favorable aux Naqshbandīs
- Diffusion en Inde, Iran, Afghanistan, Anatolie, Balkans, Arabie, Irak
- Shaykh Khālid (m. 1827) : sommet de l'ordre, maître kurde → réseau de zāwiya dans l'Empire ottoman
- Rôle dans la résistance anticoloniale au Caucase et en Tchétchénie
Les Onze Paroles (الكلمات الأحد عشر)
Principes attribués à Khāliq (et non officiellement à Naqshband) :
- Hūsh dar dam — Surveiller sa respiration
- Naẓar bar qadam — Regarder où l'on pose le pied
- Safar dar waṭan — Voyager vers la patrie (le monde des réalités)
- Khalwat dar anjuman — Retraite dans la communauté
- Yād kard — Se rappeler Dieu à chaque instant
- Bāz gasht — Se tourner vers Dieu
- Nigāh dāsht — Concentration et vigilance
- Yād dāsht — Remémorisation
- Wuqūf-i zamānī — Examen des actes
- Wuqūf-i ʿadadī — Contrôle des litanies
- Wuqūf-i qalbī — Contrôle du coeur
Rapport avec Ibn ʿArabī
Ibn ʿArabī est le cadre conceptuel et doctrinal le plus fréquent dans le cadre naqshbandī, adopté dès le XVe siècle. Sirhindī a critiqué Ibn ʿArabī mais est dit l'avoir accusé à tort — il aurait en réalité opposé waḥdat al-shuhūd à waḥdat al-wujūd tout en reconnaissant la grandeur de l'oeuvre akbarienne.
Liens
- [[../personnages/ibn-arabi]] — Ibn ʿArabī et l'Akbariyya
- [[formation-soufisme]] — Formation du soufisme
- [[khalwa-retraite-spirituelle]] — La Khalwa
Waḥdat al-Wujūd — L'Unicité de l'Être (وحدة الوجود)
Source : Cours 8 — Institut ELI-K-SIR
Origine doctrinale
Doctrine développée par les maîtres de l'ésotérisme islamique, formulée avec cette terminologie précise par les successeurs du Sheikh al-Akbar Ibn ʿArabī. Dans l'oeuvre d'Ibn ʿArabī on trouve des formulations proches :
- Allāhu Wāḥid fī-l-Wujūd (الله واحد في الوجود) — « Allah est Unique dans l'Existence »
- Famā fī-l-wujūd illā Allāh wa aḥkām al-aʿyān (فما في الوجود إلا الله وأحكام الأعيان) — « Il n'y a rien dans l'existence qu'Allah et le statut des principes métaphysiques » (Futūḥāt, ch. 85)
- Waḥdah Wujūdi-Ka — « L'Unité de Ta Réalité »
Waḥda (وحدة) — Unité
Renvoie aux notions d'Unité, d'Unicité, d'unir — les différents plans métaphysiques de la Réalité suprême (Dieu). L'observation de la réalité conduit toujours à une multiplicité ou au moins à une dualité (esprit-matière, comme chez Descartes). Seul l'acte cognitif permet de saisir au-delà de la multiplicité la nature unique ou non-duelle du Principe divin.
Wujūd (وجود) — Être / Trouver
Racine W-J-D (و ج د) : trouver, éprouver, faire l'expérience de. Le terme technique wajd (وجد) signifie instase, éblouissement — l'état de celui qui parvient à la réalisation en trouvant la nature Une du Principe suprême.
- Par « être » : Dieu au plus haut niveau, au-delà de la manifestation et de la non-manifestation
- Par « existence » : Dieu uniquement au niveau de la manifestation
- Wujūd = le « trouvé » ; Waḥdat = la nature de ce qui est trouvé
Le principe de l'irréciprocité
Wajīh al-Dīn ʿAbd al-Raḥmān al-ʿAydarūsī (m. 1135/1723, Tarīm, Yémen) :
« La Réalité divine est l'être des créatures, mais les créatures ne sont pas la Réalité divine. » — Ou plus simplement : Dieu est les choses, mais les choses ne sont pas Dieu.
Il n'y a pas de réciprocité entre Dieu et Ses manifestations conditionnées. Dieu est simultanément conditionné sur un plan et en permanence inconditionné sur le plan métaphysique.
Analogie de l'océan
L'océan peut être distingué en écume, vague, goutte, profondeur, courant... mais tous sont constitués par la nature de l'océan : l'eau. L'eau peut être gazeuse, liquide ou solide — elle est tout et ne peut se réduire à une forme particulière.
Analogie du fruit
Un fruit peut être odorant, rond, savoureux, amer... Si le fruit est tout cela, chaque aspect du fruit n'est pas le fruit. Le parfum est entièrement une propriété du fruit, sans le fruit il n'existerait pas, mais il n'est pas tout le fruit.
Conséquences
La réalisation consiste à reconnaître le Principe en tout état, tout en sachant distinguer les différents plans hiérarchiques. Allah est Tout, unique et universel sur le plan métaphysique. Il se conditionne sur les plans inférieurs en se localisant, donnant une réalité aux êtres des autres plans.
Le Prophète, bien que l'être le plus réalisé, a toujours tenu à ne pas confondre les plans. Dans sa dimension humaine, il insistait sur sa qualité de « serviteur ». Bien que la lettre soit entièrement constituée d'encre, elle est distincte de l'encrier.
Liens
- [[../personnages/ibn-arabi]] — Ibn ʿArabī
- [[../soufisme/naqshbandiyya]] — Naqshbandiyya (Sirhindī et waḥdat al-shuhūd)
- [[../concepts/realisation-spirituelle]] — La réalisation spirituelle
- [[homme-noble-chute]] — L'Homme noble et l'homme de la Chute
La Réalité muhammadienne — al-Ḥaqīqa al-Muḥammadiyya (الحقيقة المحمّدية)
Source : Cours 16 — Institut ELI-K-SIR Approche akbarienne tirée des Tanbīhāt et des Mawāqif de l'Émir ʿAbd al-Qādir al-Jazāʾirī
1. Principe — la plus haute des stations est l'amour
La station de l'amour (al-maḥabba) est la plus haute et le plus haut état. Elle relève de la Réalité muhammadienne — source de l'existence et son souverain, origine et moyen d'expansion du monde.
Cet amour principiel n'est autre que notre maître Muḥammad que Dieu a pris comme Bien-aimé (Ḥabīb).
Il est :
- L'Homme universel (al-Insān al-Kāmil) englobant tous les Noms divins
- Le Miroir en lequel se manifeste la divinité
- Le Centre produisant la circonférence et organisant le Cosmos
- L'Intellect premier suprême (al-ʿaql al-awwal) capable de saisir toute chose
- Le lieu de toutes les théophanies (ici-bas et dans l'Au-delà)
- L'isthme englobant (al-barzakh al-jāmiʿ) entre :
- l'Unité et la multiplicité
- la synthèse et l'analyse détaillée
- la transcendance et l'immanence
- Il englobe l'ensemble des stations des Noms
2. Dénominations multiples — Mawqif 89 de l'Émir
L'Émir rappelle qu'une même Réalité reçoit plusieurs dénominations selon la multiplicité des facettes et points de vue. Analogie arabe : une lame tranchante est nommée sayf, ṣārim, ʿadb, hindawānī, abyaḍ, muhaddad… — noms différents pour une seule et même chose.
Parmi les noms de la Ḥaqīqa Muḥammadiyya
- La première autodétermination de Dieu (al-taʿayyun al-awwal) — l'Essence avec la première autodétermination
- Le Calame suprême (al-Qalam al-Aʿlā)
- Le Commandement / l'Ordre d'Allāh (al-Amr)
- L'Intellect premier (al-ʿAql al-Awwal)
- Le Lotus de l'extrême limite (Sidrat al-Muntahā)
- La Limite séparative
- Le degré de la Forme de Dieu
- L'Homme universel sans pareil
- Le Cœur (al-Qalb)
- La Mère du Livre (Umm al-Kitāb)
- Le Livre écrit en lignes (al-Kitāb al-Masṭūr)
- L'Esprit saint / l'Esprit sublimissime / l'Esprit universel (al-Rūḥ)
- La deuxième Théophanie (al-Tajallī al-Thānī)
- La Réalité essentielle des réalités essentielles (Ḥaqīqat al-Ḥaqāʾiq)
- La Nuée (al-ʿAmāʾ)
- Le Principe de distinctivité / Prototype de mise en évidence
- Le Trône sur lequel s'installe le Tout-Miséricordieux
- Le Miroir de Dieu / Miroir des deux présences / Miroir de l'univers
- La Matière première
- Le premier Enseignant / Enseigné
- Le Souffle du Tout-Miséricordieux (Nafas al-Raḥmān)
- L'Effluve premier (al-Fayḍ al-Awwal)
- La Perle blanche (al-Durra al-Bayḍāʾ)
- L'Isthme totalisateur (al-Barzakh al-Jāmiʿ)
- L'intermédiaire entre l'Effluve et sa propagation
- Le degré de la synthèse
- Le trait d'union / le Confluent des deux mers (majmaʿ al-baḥrayn)
- Centre du cercle
- La Réalité qui se propage
- La Lumière des lumières (Nūr al-Anwār)
- L'Ombre primordiale
- La Vie se propageant en tout existencié
- Le degré des Noms et Attributs
- La Vérité par laquelle toute chose est créée
Ajout révélé en songe à l'Émir (Mawqif 101) : « Ajoute encore qu'elle est le Feu de Moïse (le Buisson ardent), le Bâton de Moïse, le Souffle de Jésus par lequel il revivifiait les morts, guérissait l'aveugle et le lépreux. »
3. La double nature du Prophète
قُلْ إِنَّمَا أَنَا بَشَرٌ مِّثْلُكُمْ يُوحَىٰ إِلَيَّ « Dis : Je ne suis qu'un homme comme vous. Il m'a été révélé… » — Coran 41/6
| Dimension | Nom | Nature |
|---|---|---|
| Humaine, historique | Muḥammad ibn ʿAbd Allāh | Disparaît avec la mort du support |
| Divine, spirituelle | Muḥammad Rasūl Allāh | Esprit universel, indépendante de tout |
Les deux natures sont complémentaires :
- L'une reçoit verticalement (descente de l'ange)
- L'autre doit transmettre horizontalement (diffuser le message)
Antériorité prophétique
« J'étais Prophète alors qu'Ādam était encore entre l'argile et l'eau » — Hadith n°775, Mukhtaṣar al-Maqāṣid al-Ḥasana
Il était Prophète avant d'avoir un corps — sa dimension spirituelle divine est antérieure et distincte de la dimension humaine.
Versets sur la nature humaine
- 2/285 — Il est soumis aux épreuves comme les croyants
- 17/73-74 — Sans raffermissement divin, il aurait failli céder
- 5/67 — Il a le choix de transmettre ou non
- 10/94-95 — Interdiction du doute
- 6/35 — Ses limites humaines face à l'indifférence
Rapport d'irréciprocité (cf. [[wahdat-al-wujud]])
- Sans le divin, l'humain n'existe plus ; le divin peut se passer de l'humain
- L'humain a besoin du divin ; le divin est indépendant
- Le divin est unique et éternel, l'humain multiple et temporel
La Ḥaqīqa muhammadiyya est commune à tous les prophètes — source commune d'inspiration dans la doctrine et la méthode.
4. Nature intérieure — fīkum / minkum
لَقَدْ جَاءَكُمْ رَسُولٌ مِّنْ أَنفُسِكُمْ « Nous avons envoyé EN vous (fīkum) un Messager issu DE vous (minkum) » — Coran 2/251
Le terme fīkum ne peut se traduire que par « en vous » (et non « parmi vous », réservé à minkum). Cela élargit le champ à une dimension intérieure et initiatique.
René Guénon précise :
« Le Guru humain n'est au fond que la représentation extériorisée et comme matérialisée du véritable Guru intérieur. Sa nécessité est due à ce que l'initié, tant qu'il n'est pas parvenu à un certain degré de développement spirituel, est incapable d'entrer directement en communication consciente avec celui-ci. »
→ Voir Guénon, Le Guru intérieur.
5. Nature invisible — les hadiths de l'amour
« Aucun d'entre vous ne sera [véritablement] croyant tant que je ne lui serais pas plus cher que ses parents, ses enfants et tous les hommes » — Boukhārī, kitāb al-īmān, n°14
ʿUmar : « Ô Envoyé de Dieu, je t'aime plus que toute chose excepté mon âme. » Le Prophète : « Aucun d'entre vous ne sera croyant tant qu'il ne m'aimera pas plus que sa propre âme. » ʿUmar : « Par Celui qui t'a révélé le Livre, je t'aime désormais plus que mon âme. » — « Maintenant tu y es, ô ʿUmar. » (Qāḍī ʿIyāḍ, al-Shifāʾ)
Exégèse akbarienne : cet amour n'est pas dirigé vers le Prophète-individu (ce qui serait idolâtrie, ni-ḥijāb) mais vers le Verbe incarné en lui, c'est-à-dire vers l'Esprit unique qui est aussi en nous-mêmes. Aimer le Prophète plus que tout = aimer l'Esprit qui est en nous plus que tout.
وَتَرَاهُمْ يَنظُرُونَ إِلَيْكَ وَهُمْ لَا يُبْصِرُونَ — « Tu les vois qui te regardent, mais ils ne voient pas » (Coran 7/198)
Il ne se voit qu'avec l'œil du cœur, aveugle pour l'œil corporel.
L'Émir met en garde (Mawqif 101) : « Si quelqu'un n'ayant eu aucun dévoilement sur la Réalité muhammadienne tombait sur ce texte, il me le reprocherait comme l'a fait Ibn Taymiyya à propos d'ʿIyāḍ. »
6. Nature miséricordieuse totale
لَقَدْ جَاءَكُم رَسُولٌ مِّنْ أَنفُسِكُمْ عَزِيزٌ عَلَيْهِ مَا عَنِتُّمْ حَرِيصٌ عَلَيْكُم بِالْمُؤْمِنِينَ رَءُوفٌ رَّحِيمٌ — 9/128
وَمَا أَرْسَلْنَاكَ إِلَّا رَحْمَةً لِّلْعَالَمِينَ — « Nous ne t'avons envoyé qu'en miséricorde pour les mondes » — Coran 21/107
الرَّحْمَٰنُ عَلَى الْعَرْشِ اسْتَوَىٰ — Coran 20/5
7. Rapport aux trois plans (cf. [[../soufisme/trois-plans]])
Le nom triadique Muḥammad — Rasūl — Allāh est la synthèse des trois plans :
| Nom | Plan | Dimension |
|---|---|---|
| Muḥammad | Cosmologique | Humain, corporel |
| Rasūl | Ontologique / intermédiaire | Cristallisé en Jibrīl |
| Allāh | Métaphysique | Nature divine |
De même, Lā ilāha illā Allāh :
- Lā ilāha — plan de la négation, monde du Démiurge
- illā — si-non, lieu de conjonction entre divin et humain
- Allāh — affirmation suprême du plan métaphysique
8. Médiation — al-Wasīla
يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا اتَّقُوا اللَّهَ وَابْتَغُوا إِلَيْهِ الْوَسِيلَةَ — Coran 5/35 « Cherchez le moyen (al-wasīla) de vous rapprocher de Lui »
إِنَّ الَّذِينَ يُبَايِعُونَكَ إِنَّمَا يُبَايِعُونَ اللَّهَ يَدُ اللَّهِ فَوْقَ أَيْدِيهِمْ — Coran 48/10 « La main d'Allāh est au-dessus de leurs mains »
Symbolique :
- Wāw (و) : aṣl al-waṣl — kun fayakūn — Aḥad/Wāḥid — fonction conjonctive — symbole du 6
- Bāʾ (ب) : symbole du Pacte
- Nūn (ن) : fin et repli
Les 5 lundis d'al-ʿAlawī al-Mālikī
Selon Ibn ʿAbbās : « L'Envoyé naquit un lundi, fut investi de la prophétie un lundi, émigra un lundi, mourut un lundi et éleva la Pierre noire un lundi. »
9. Fonction de Khātm — le passage obligé
« Celui qui prie une prière dans laquelle il n'a pas prié sur moi et sur les gens de ma maison, sa prière n'est pas acceptée » — Dāraquṭnī, Sunan 1168
« Toute invocation est voilée jusqu'à ce que l'on prie sur le prophète » — Daylamī (d'après Anas)
« L'invocation est arrêtée entre le ciel et la terre, rien d'elle ne monte, jusqu'à ce que tu pries sur ton Prophète » — ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb, rapporté par Saʿīd ibn al-Musayyab (Tirmidhī, Sunan n°486)
al-Shāfiʿī : tout acte d'adoration non conclu par une ṣalāt ʿalā al-Nabī ne parvient pas à Allāh.
→ Le Prophète est la porte d'Allāh — passage obligé de tout cheminant.
Le deux est le lien entre l'Un et la multiplicité. Pour passer de la multiplicité à l'Unité, la dualité est impérative. Une personne peut avoir plusieurs maîtres humains, dont le rôle est de la préparer à n'avoir que l'Envoyé d'Allāh comme maître (doctrine guénonienne du maître intérieur — cf. [[realisation-spirituelle]], [[../soufisme/maitre-spirituel]]).
10. Intemporalité
وَمَا أَرْسَلْنَاكَ إِلَّا رَحْمَةً لِّلْعَالَمِينَ — Coran 21/107
Le terme lil-ʿālamīn (les univers) transcende tout cadre spatio-temporel — la miséricorde muhammadienne touche aussi les peuples antérieurs à sa venue terrestre.
Le message divin est immuable par nature ; son adaptation au monde conjoncturel nécessite des adaptations de modalités dont sont chargés les saints héritiers de chaque époque.
Voir aussi : [[wahdat-al-wujud]] (irréciprocité), [[../soufisme/trois-plans]] (Sharīʿa/Ṭarīqa/Ḥaqīqa), [[../soufisme/voie-mohammadiya]], [[../soufisme/isra-miraj]], [[../soufisme/maitre-spirituel]], [[realisation-spirituelle]], [[intercession-shafaa]], [[../personnages/ibn-arabi]], [[../personnages/guenon]].
La Tradition primordiale — Ad-Dīn al-Qayyim (الدين القيم)
Source : Cours 18 — Institut ELI-K-SIR
Définition
2/136 : قُولُوا آمَنَّا بِاللَّهِ وَمَا أُنزِلَ إِلَيْنَا وَمَا أُنزِلَ إِلَىٰ إِبْرَاهِيمَ وَإِسْمَاعِيلَ وَإِسْحَاقَ وَيَعْقُوبَ... لَا نُفَرِّقُ بَيْنَ أَحَدٍ مِّنْهُمْ وَنَحْنُ لَهُ مُسْلِمُونَ — Dites : nous croyons en Allah et en ce qu'on nous a révélé, et en ce qui a été donné à Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob... nous ne faisons aucune distinction entre eux. Et à Lui nous sommes Soumis.
La Tradition primordiale est une Vérité pérenne, informelle et intemporelle, unique et unanime, commune à toute l'humanité. René Guénon consacrera un livre précieux à cette notion : Le Roi du Monde.
Universalité des formes traditionnelles
Guénon (Orient et Occident, p. 194) : « En raison de l'universalité des principes, toutes les doctrines traditionnelles sont d'essence identique ; il n'y a et il ne peut y avoir qu'une métaphysique, quelles que soient les façons dont on l'exprime... et si en est ainsi, c'est tout simplement parce que la vérité est une. »
Guénon (lettre à Charbonneau-Lassay, 30/12/1925) : « Depuis près de vingt ans, je n'ai jamais changé d'orientation ; j'admets au même titre toutes les traditions, orientales ou occidentales, qui ne sont que des expressions différentes d'une seule et même vérité. »
Cette Tradition se décline en une multitude de formes dont la raison d'être est de la rendre accessible selon les conditions de temps, de circonstances et de mentalité des peuples.
Le centre et les formes
Les formes évoquées sont des centres secondaires ; le dépôt immuable est conservé par le centre suprême — non-localisé, transcendant, intérieur à toutes choses. Les centres de pèlerinage (La Mecque, Jérusalem, Bénarès, Rome) ne sont que des images du lieu réel de résidence de la divinité, inatteignable si ce n'est par le Coeur spirituel.
Guénon (Le Symbolisme de la Croix, p. 150) : « C'est le centre qui n'est proprement nulle part... il est essentiellement non-localisé ; il ne peut être trouvé en aucun lieu de la manifestation. »
Ibn ʿAṭāʾ Allāh : « Quiconque connaît le vrai Dieu, le contemple en toute chose. »
Tradition primordiale et Islam
Le Coran en parlant de Tradition verticale ou de Culte axial (Dīn al-Qayyim دين القيم) qu'il identifie à l'Islam, lève les doutes. Mais le Coran affirme aussi l'identité de toutes les formes traditionnelles :
41/43 : « Ce qui t'est dit n'est pas autre chose que ce qui a été dit aux autres envoyés divins avant toi. »
Le Prophète : « Nous autres, prophètes, sommes tous les fils d'une même famille ; notre Tradition est unique. »
Exotérisme et ésotérisme
Ce qui différencie les formes traditionnelles : la préservation complète du dépôt originel et la capacité de transmettre ce dépôt dans ses deux dimensions nécessaires — l'exotérisme et l'ésotérisme. Toute forme amoindrie ou morte n'est plus ce qu'elle était à l'origine.
La Tradition primordiale est la Vérité et la Volonté divines non manifestées — comme une idée réelle mais non exprimée. Son expression s'effectue au moyen de formes : le langage, le dessin, les gestes, les symboles. Ces symboles sont communs à toute l'humanité.
Liens
- [[../soufisme/islam-modernite]] — Islam et modernité
- [[../soufisme/islam-tradition-verite]] — Islam, Tradition de la Vérité
- [[../concepts/realisation-spirituelle]] — La réalisation spirituelle
- [[../soufisme/formation-soufisme]] — Formation du soufisme
Omniprésence divine — Unicité et voir Allah partout
Source : Cours 9 — Institut ELI-K-SIR
L'exigence du Tawḥīd
Si quoi que ce soit échappait à Allah, il y aurait une dualité irréductible et le Tawḥīd (التوحيد) n'aurait aucun sens. C'est pourquoi le Principe est nécessairement Un. Cette exigence est déjà traitée dans le cours sur la Waḥdat al-Wujūd.
Tout a une raison d'être collaborant à la structure d'ensemble de la manifestation universelle, comme à celle de l'être humain — modèle réduit de cet univers.
L'Unicité de nature du Principe suprême Allah implique que tout vient de Lui et tout découle de Lui : tout est imprégné, à une échelle particulière, de sa nature.
Les supports de manifestation
Chaque support servant à manifester Allah — selon la nature du plan dont il relève — ne peut Le manifester qu'en partie et à la mesure de ses possibilités propres. Ainsi, certaines choses manifestent un principe plus clairement, plus totalement qu'une autre.
Ce qui pose problème est l'image que l'on se fait d'Allah, qui est transcendant et universel. On ne parvient pas à comprendre son immanence et ses autodéterminations. Plus un support est limité et déterminé, moins il laisse le divin apparaître. En privant le divin de se manifester, on ne parvient plus à l'identifier comme tel — et dans les cas extrêmes, on voit l'inverse du divin.
Ceci ramène aux questions du mal, de l'enfer, de l'épreuve, du châtiment.
Exemple : la racine de ʿAdhāb
En arabe, le terme ʿAdhāb (عذاب — châtiment) vient d'une racine dont un des dérivés, ʿadhb (عذب) sans le alif, signifie doux, agréable.
Le alif (ا) symbolise la transcendance et réduit tout à sa nature en rejetant ce qui n'est pas conforme à la pure nature divine.
Le châtiment est donc la conséquence de l'absence, de la limitation, de la non-conformité au principe.
Immanence et multiplicité
L'immanence origine de la multiplicité des états de l'être est ce qui permet de recevoir le divin à sa mesure personnelle. La conscience de nos manques, limites et carences est la conscience de notre absence de divin en nous — et donc la source de toutes nos douleurs.
Plus on descend dans les domaines limités par nature de la manifestation, moins on voit Allah et plus on souffre.
L'initiation est l'art de voir Allah partout — même dans les modes de manifestation qui semblent contraires à l'idée que nous nous faisons du divin.
Ainsi la guerre, la maladie, la souffrance, la misère, la pauvreté, le vice, la violence ne nous semblent pas pouvoir venir du divin. Or, en tant que possibilité et volonté, rien ne peut venir d'autre qu'Allah. Par contre, il y a une différence entre ce qui est voulu et ce qui est agréé.
Ce monde, demeure de l'épreuve
Ce monde n'a de sens qu'en le replaçant au sein d'un ensemble de succession de vies et de cycles. Il est déterminé par la nature qualitative de nos vies précédentes et détermine la nature de notre vie future. Il est la demeure de l'épreuve.
Les dualités
- Vérité / mensonge
- Beau / moche
- Bonheur / malheur
- Plaisir / souffrance
- Équilibre / déséquilibre
- Lumière / ténèbres
- Connaissance / ignorance
- Apaisement / peur
Ces dualités ne sont qu'une même façon de parler de la présence et de l'absence d'Allah.
Les Noms de rigueur
En ne concevant Allah que par les attributs de douceur, on L'ignore dans ses autres attributs, alors que sont bien des Noms divins :
| Nom | Arabe | Sens |
|---|---|---|
| Al-Qahhār | القهار | Le Contraignant |
| Al-Muntaqim | المنتقم | Celui qui se venge |
| Al-Muḍill | المضل | Celui qui égare |
| Al-Khāfiḍ | الخافض | Celui qui rabaisse |
| Al-Qābiḍ | القابض | Celui qui prive et resserre |
L'enfer est une création divine. L'autorisation de tenter et égarer les hommes est donnée à Shayṭān par Allah.
Tant que des modalités sont regardées pour elles-mêmes et coupées de leur finalité, elles ne peuvent être que source d'épreuve.
Liens
- [[../concepts/wahdat-al-wujud]] — Unicité de l'Être, irréciprocité
- [[../concepts/probleme-du-mal]] — Shayṭān, Iblīs, miséricorde englobante
- [[../concepts/epreuve-bala]] — Fitna, balāʾ, miḥna
- [[../concepts/paradis-enfer]] — Enfer comme création divine
- [[../concepts/libre-arbitre]] — Qadar, Agent unique
- [[../soufisme/trois-plans]] — Transcendance / immanence, Sharīʿa/Ṭarīqa/Ḥaqīqa
- [[../soufisme/realisation-spirituelle]] — Voir Allah partout
L'essence du message divin — la connaissance nécessaire (جوهر الرسالة الإلهية)
Source : Cours 5 — Institut ELI-K-SIR
Les questions fondamentales
Que peut avoir un Créateur à dire à sa création, notamment à celui qu'il a élu et institué Calife — l'Homme ?
- Qui Il est ? Qui nous sommes ? Que faisons-nous sur terre ? Quelle est notre destinée ?
- Le pourquoi (le but) et le comment (les étapes)
L'ensemble du message divin évoque ces deux notions centrales permettant l'accomplissement de notre raison d'être.
Les trois modalités du Livre
Chaque expression divine relève d'un aspect formel (signe) et d'une signification.
1. Kitābun mastūr (كتاب مستور) — Le Livre consigné
Le Coran en tant que Livre écrit, en lignes, mots et lettres.
2. Kitābun manshūr (كتاب منشور) — Le Livre déployé
Le Livre du monde — le Liber Mundi des hermétistes. Chaque élément de la création est un signe (āya آية), une expression divine à portée symbolique. Āya vaut pour les versets du Coran comme pour les signes présents dans la création.
Différence entre réciter et lire : réciter le Coran sans comprendre est comme regarder le monde sans y voir le divin. Lire c'est comprendre ; observer c'est contempler et déceler.
3. Kitābun marqūm (كتاب مرقوم) — Le Livre crypté
Un Livre caché nécessitant une pureté de coeur pour être perçu.
56/77-78 : إِنَّهُ لَقُرْآنٌ كَرِيمٌ ۞ فِي كِتَابٍ مَّكْنُونٍ — C'est un Coran noble, caché dans un Livre.
2/2 : ذَٰلِكَ الْكِتَابُ لَا رَيْبَ فِيهِ هُدًى لِّلْمُتَّقِينَ — C'est le Livre au sujet duquel il n'y a aucun doute, guidance pour les êtres centrés (muttaqīn).
Le Livre est crypté par protection : pour le décrypter, un long travail acharné s'impose. Ce travail est l'épreuve majeure par laquelle Allah fait le tri des sincères, des justes et des patients.
Liens
- [[../soufisme/introduction-soufisme]] — Introduction au soufisme
- [[ibada-adoration]] — L'adoration
- [[../concepts/epreuve-bala]] — L'épreuve
La Réalisation spirituelle (التحقيق الروحي)
Source : Cours 14 — Institut ELI-K-SIR
Définition
Dans « réalisation » se trouve la racine latine « réal » = réel. La quête n'est autre que celle du réel, synonyme de vérité. Le terme « spirituelle » renvoie à l'Esprit, synonyme d'Intellect (à différencier de la raison).
Réalisation spirituelle = la saisie de Réalité par la faculté de l'esprit divin déposé en nous.
- Actualiser ce qui est en principe
- Rendre intérieur ce qui est extérieur
- Prise de conscience de ce qui est depuis toujours et qui donc est immuable
Réalisation et actualisation
Du point de vue métaphysique, rien n'est en devenir, tout est actuel et effectué. La Réalité est actuelle et immuable. L'oeil du coeur (ʿayn al-qalb عين القلب) — et non les yeux corporels — la saisit, offrant la possibilité de comprendre que nous nous trompions et étions illusionnés.
Ibn ʿArabī : khayāl ʿalā khayāl (خيال على خيال) — illusion sur illusion. Le point de départ d'une initiation est aussi le point d'arrivée. Rien n'a changé sinon notre prise de conscience. Si on se « retournait » au lieu de parcourir la voie, on serait réalisé immédiatement.
Analogie du prophète Ibrāhīm (Coran 6/76-79) : il prend les étoiles, la lune puis le soleil pour Seigneur et les renie car ils disparaissent. Les trois catégories d'astres = les trois plans de l'existence. Seul le quatrième plan qui les englobe tous est réel et ne disparaît pas.
Waḥdat al-Wujūd et Waḥdat al-Shuhūd
La doctrine de Waḥdat al-Wujūd est connexe à celle de Waḥdat al-Shuhūd (وحدة الشهود — Unicité de la contemplation) : être capable de voir et de s'identifier à la Réalité divine partout, en toute chose et au-delà de toute chose simultanément.
Muḥammad Rasūl Allāh — les trois plans
Comprendre la Réalité prophétique « Muḥammad Rasūl Allāh » c'est comprendre qu'en lui se trouvaient les trois plans :
- Muḥammad = le plan humain (cosmologique, besoins humains)
- Rasūl = le plan intermédiaire, angélique et ontologique (l'ange Gabriel, la réalité spirituelle totale)
- Allāh = le plan métaphysique (l'homme disparaissait totalement — « Tu n'as aucune part au commandement » Coran 3/128)
Lors du Miʿrāj, au septième ciel, l'archange Gabriel dit : « Je ne peux aller au-delà de cette limite sous peine d'être désintégré. » Le Prophète continue seul. La fonction de l'ange (ramener à l'Unité) n'a plus d'utilité sur le plan métaphysique où il n'y a que le Un.
La métaphysique selon Guénon
Guénon : « Son objet est essentiellement un, ou plus exactement sans dualité... et cet objet est aussi au-delà de la nature, est aussi au-delà du changement. Il n'y a absolument pas de découvertes possibles en métaphysique. »
La liberté absolue ne peut se réaliser que par la complète universalisation — « auto-détermination » coextensive à l'Être, et « indétermination » au-delà de l'Être.
La réalisation au plan métaphysique est la seule prise de conscience de ce qui est de toute éternité. C'est passer d'un état d'aveugle à un état de voyant. Le Coran dit que ce sont les coeurs qui sont aveugles.
Liens
- [[wahdat-al-wujud]] — Waḥdat al-Wujūd
- [[../soufisme/methode-initiatique]] — La méthodologie
- [[../soufisme/isra-miraj]] — Al-Isrāʾ wa-l-Miʿrāj
- [[../personnages/ibn-arabi]] — Ibn ʿArabī
L'Homme noble et l'homme de la Chute (الإنسان الكريم وإنسان السقوط)
Source : Cours 19 — Institut ELI-K-SIR
La double nature de l'Homme
95/4-5 : لَقَدْ خَلَقْنَا الْإِنسَانَ فِي أَحْسَنِ تَقْوِيمٍ — Nous avons créé l'homme dans la forme la plus parfaite (aḥsan taqwīm أحسن تقويم). ثُمَّ رَدَدْنَاهُ أَسْفَلَ سَافِلِينَ — Ensuite, Nous l'avons ramené au niveau le plus bas (asfal sāfilīn أسفل سافلين).
L'Homme est voulu par Allah comme le support le plus parfait pour Le manifester — créé à l'image de Dieu. Mais pour réaliser cette fonction, il est renvoyé au plus bas (la dimension corporelle). Il passe de la transcendance à l'immanence, de l'Unité à la multiplicité, de l'universel à l'individuel.
Le but : dépasser l'Unité et connaître Allah autant dans le Un que dans le multiple.
L'homme de la Chute — qualificatifs coraniques
| Qualité | Verset | Arabe |
|---|---|---|
| Faible | 4/28 | وَخُلِقَ الْإِنسَانُ ضَعِيفًا |
| Désespéré et ingrat | 11/9 | إِنَّهُ لَيَئُوسٌ كَفُورٌ |
| Injuste | 14/34 | إِنَّ الْإِنسَانَ لَظَلُومٌ كَفَّارٌ |
| Précipité | 17/11 | وَكَانَ الْإِنسَانُ عَجُولًا |
| Avare | 17/100 | وَكَانَ الْإِنسَانُ قَتُورًا |
| Disputeur | 18/54 | وَكَانَ الْإِنسَانُ أَكْثَرَ شَيْءٍ جَدَلًا |
| Injuste et ignorant | 33/72 | إِنَّهُ كَانَ ظَلُومًا جَهُولًا |
| Désemparé | 41/49 | فَيَئُوسٌ قَنُوطٌ |
| Instable / inquiet | 70/19 | إِنَّ الْإِنسَانَ خُلِقَ هَلُوعًا |
L'Homme noble — qualificatifs
Noble (karīm كريم), patient (ṣabūr صبور), généreux, stable (thābit ثابت), fort, connaissant, reconnaissant (shakūr شكور), prêt à souffrir (Inshiqāq 6).
Le rôle de l'istighfār (الاستغفار)
Recouvrir ce qui est vil et humain par ce qui est noble, vertueux et divin.
Liens
- [[../soufisme/but-existence-terrestre]] — But de l'existence terrestre
- [[epreuve-bala]] — L'épreuve
- [[wahdat-al-wujud]] — Waḥdat al-Wujūd
L'Adoration — Al-ʿIbāda (العبادة)
Source : Cours 6 — Institut ELI-K-SIR
Étymologie
La racine arabe ʿ-B-D (ع ب د) signifie : adorer et servir.
- Adorer : s'extasier devant ce que l'on regarde comme merveilleux et exceptionnel
- Servir : rendre un service — le plus haut service est la connaissance qui délivre
Les serviteurs d'Allah dans le Coran
Les « serviteurs d'Allah » (ʿibād Allāh عباد الله) sont les initiateurs ayant accédé au troisième plan (la tajallī).
Sidnā al-Khaḍir (الخضر)
18/65 : فَوَجَدَا عَبْدًا مِّنْ عِبَادِنَا آتَيْنَاهُ رَحْمَةً مِّنْ عِندِنَا وَعَلَّمْنَاهُ مِن لَّدُنَّا عِلْمًا Il trouva l'un de Nos serviteurs à qui Nous avions donné une grâce et enseigné une science émanant de Nous.
Al-Khaḍir se trouve à l'isthme des deux mers (barzakh برزخ), lieu de l'union des opposés et de la transmission — réceptionnaire d'une science purement divine, métaphysique.
L'âme apaisée
89/28-29 : ارْجِعِي إِلَىٰ رَبِّكِ رَاضِيَةً مَّرْضِيَّةً ۞ فَادْخُلِي فِي عِبَادِي Retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée ; entre donc parmi Mes serviteurs.
Les Moukhlaṣīn (المخلصين — les élus)
15/39-40 : إِلَّا عِبَادَكَ مِنْهُمُ الْمُخْلَصِينَ — À l'exception de Tes serviteurs élus
Terme de la racine Kh-L-Ṣ (خ ل ص) : totalité, consécration, s'acquitter, fin. Désigne les êtres ayant accompli totalement le chemin initiatique, totalement consacrés à Allah — ceux qui ont accompli la Tradition (ad-dīn الدين, de même racine que dayn دين = dette).
Satan n'a pas accès au plan divin de l'Unité. Par nature, il est le principe de l'individuation et de la multiplicité — au plan de l'Unité, sa nature disparaît et se résorbe dans le Un.
Le verset fondamental
51/56 : وَمَا خَلَقْتُ الْجِنَّ وَالْإِنسَ إِلَّا لِيَعْبُدُونِ Je n'ai créé les djinns et les hommes que pour qu'ils M'adorent.
Le Prophète commentait : adorer c'est connaître — la vraie adoration est la connaissance (maʿrifa).
En acte, l'adoration consiste à se conformer à la volonté d'Allah une fois comprise, et donc à ne pas se conformer à celle de Satan.
La voie verticale
36/60-61 : أَلَمْ أَعْهَدْ إِلَيْكُمْ يَا بَنِي آدَمَ أَن لَّا تَعْبُدُوا الشَّيْطَانَ — Ne vous ai-Je pas engagés, ô fils d'Adam, à ne pas adorer le Diable ?
وَأَنِ اعْبُدُونِي هَٰذَا صِرَاطٌ مُّسْتَقِيمٌ — En revanche, adorez-Moi, voilà ce qu'est la voie verticale (ṣirāṭ mustaqīm صراط مستقيم).
L'adoration consiste à saisir la nature de l'ordre divin et à s'y conformer. Le cheminement est celui de la connaissance éprouvée. La prise de conscience de la raison de la création mène à un éblouissement renouvelé → acte de gratitude → bonheur durable = adoration.
Liens
- [[../soufisme/khalwa-retraite-spirituelle]] — La Khalwa
- [[../soufisme/introduction-soufisme]] — Introduction au soufisme
- [[idhn-autorisation]] — L'autorisation divine
Le duʿāʾ — الدّعاء — L'imploration, cœur de l'adoration
Source : Webinaire DFC2 du 11 janvier 2026 — Tayeb Chouiref Thème : « La place de l'imploration (duʿāʾ) dans la vie spirituelle. En quoi est-elle le cœur de l'adoration ? »
I. Vertus générales de l'imploration — versets coraniques
Coran 40/60 — verset fondateur
وَقَالَ رَبُّكُمُ ادْعُونِي أَسْتَجِبْ لَكُمْ ۚ إِنَّ الَّذِينَ يَسْتَكْبِرُونَ عَنْ عِبَادَتِي سَيَدْخُلُونَ جَهَنَّمَ دَاخِرِينَ « Implorez-Moi et Je vous exaucerai. Mais ceux qui, par orgueil, refusent de M'adorer entreront la tête basse en Enfer. »
- Duʿāʾ = ʿibāda : l'imploration est l'adoration (hadith d'an-Nuʿmān ibn Bashīr)
- Refuser le duʿāʾ = orgueil = Enfer
Coran 25/77 — sans le duʿāʾ, aucun souci divin
« Mon Seigneur ne se souciera point de vous, sans votre imploration… »
Coran 2/186 — la proximité divine
وَإِذَا سَأَلَكَ عِبَادِي عَنِّي فَإِنِّي قَرِيبٌ ۖ أُجِيبُ دَعْوَةَ الدَّاعِ إِذَا دَعَانِ « Lorsque Mes serviteurs t'interrogent sur Moi, Je suis proche. Je réponds à l'imploration de celui qui Me supplie… »
Coran 7/55
« Implorez votre Seigneur humblement et secrètement. Certes, Il n'aime pas les transgresseurs. »
II. Hadiths fondateurs
Nature et place du duʿāʾ
| Rapporteur | Parole |
|---|---|
| Abū Hurayra | « Il n'y a rien de plus noble auprès de Dieu que l'imploration. » (Tirmidhī 3370) |
| ʿAlī | « L'imploration est l'arme du croyant, le pilier de la religion, et la lumière des Cieux et de la Terre. » (al-Ḥākim, Mustadrak 1812) |
| Anas ibn Mālik | « L'imploration est la moelle de l'adoration » (muḫḫ al-ʿibāda — مخ العبادة) (Tirmidhī 3698) |
| Abū Hurayra | « Qui n'implore pas Allāh reçoit Sa colère. » (Tirmidhī 3700) |
| an-Nuʿmān ibn Bashīr | « Le duʿāʾ, c'est l'adoration. » (Tirmidhī 3555) |
Duʿāʾ et destin (qadar)
ʿĀʾisha : « La précaution ne préserve pas du destin, mais l'imploration est bénéfique contre ce qui est descendu comme ce qui n'est pas encore descendu. Lorsque l'épreuve descend, elle rencontre l'imploration et les deux sont en lutte jusqu'au Jour de la Résurrection. » (al-Ḥākim 1813)
Salmān al-Fārisī : « Rien ne repousse la chose prédestinée si ce n'est l'imploration ; rien n'augmente la durée de la vie si ce n'est la piété/bonté filiale (al-birr). »
III. Conditions du duʿāʾ exaucé (al-duʿāʾ al-mustajāb)
Par les Noms divins
- Coran 7/180 : « À Dieu appartiennent les Noms de perfection. Implorez-Le donc avec eux. »
- Coran 17/110 : « Dis : “Implorez Allāh ou implorez al-Raḥmān…” — Sous quelque Nom que vous l'imploriez, les Noms de perfection Lui appartiennent. »
Structure de l'imploration (Faḍāla ibn ʿUbayd)
- Louange de Dieu et Son éloge (ḥamd + thanāʾ)
- Ṣalāt sur le Prophète (appeler la grâce sur lui)
- Puis implorer ce qu'on souhaite
Gestes et attitudes
- Paumes tournées vers Dieu (non le dos des mains) ; passer les mains sur le visage après (Ibn ʿAbbās)
- Certitude d'être exaucé — « Dieu n'exauce pas un cœur insouciant et distrait » (Abū Hurayra)
- Résolution — ne pas dire « Si Tu le veux » : « nul ne peut contraindre Dieu » (Anas)
- Pudeur divine : « Dieu éprouve de la pudeur envers Son serviteur lorsque celui-ci lève les mains vers Lui, et ne saurait les lui rendre vides » (Salmān)
Obstacles à l'exaucement
Hadith d'Abū Hurayra : l'homme voyageur, hirsute et poussiéreux, tend les mains au Ciel en disant « Ô Seigneur ! » — mais :
- Sa nourriture est illicite
- Sa boisson est illicite
- Ses vêtements sont illicites
- « Comment serait-il exaucé ? » → Dieu est pur et n'accepte que ce qui est pur (Coran 23/51 + 2/172)
N'implorez pas contre vous-même
Jābir : « N'implorez pas Dieu contre vous-mêmes, ni contre vos enfants, vos serviteurs ou vos biens, car cela peut concorder avec une heure d'exaucement. »
IV. Les trois implorations toujours exaucées (Abū Hurayra)
- Le parent pour son enfant (Dāʿū al-wālid)
- Le voyageur (Dāʿū al-musāfir)
- L'opprimé / la victime d'injustice (Dāʿū al-maẓlūm) — « même s'il est transgresseur, sa transgression est à son détriment »
Trois personnes dont l'imploration n'est pas rejetée
- Le jeûneur jusqu'à la rupture du jeûne
- Le guide juste (al-imām al-ʿādil)
- L'opprimé — son imploration est élevée au-dessus des nuages, et Dieu dit : « Par Ma Puissance, Je t'accorderai Mon secours, tôt ou tard. »
V. Moments privilégiés
- Prosternation (sujūd) : « Durant la prosternation, faites autant d'implorations que vous le pourrez ; vous serez alors en position d'être exaucés. » (Ibn al-ʿAbbās)
- Rakhāʾ (temps de facilité) : « Que celui qui serait heureux d'être exaucé dans les difficultés L'implore abondamment en période de facilité. »
- Visite du malade : « Son imploration est comparable à celle des anges. » (ʿUmar)
- Pour son frère absent : l'ange assigné dit « Āmīn et la même chose pour toi » (Abū l-Dardāʾ)
- Assemblée collective : « Nulle assemblée ne se réunit, avec une partie qui implore et l'autre qui dit āmīn, sans que Dieu ne l'exauce. » (Ḥabīb ibn Maslama al-Fihrī)
VI. Sagesse d'Ibn ʿAṭāʾ Allāh — Ḥikam n°6
« Que la longueur du délai du Don divin, malgré l'insistance dans l'imploration, ne te mène pas au désespoir. Il a certes promis de t'exaucer mais en ce qu'Il a choisi pour toi, non en ce que tu choisis pour toi-même ; au temps voulu par Lui, non au temps que tu voudrais. »
VII. Implorations exemplaires
Coraniques
- 2/286 (les deux derniers versets de al-Baqara) — « Seigneur ! Ne nous tiens pas rigueur de nos oublis… » — Abū Dharr : « Deux versets que Dieu m'a donnés de Son trésor sous le Trône — ils sont prière, Coran et imploration »
- 2/201 — « Accorde-nous une belle part dans ce monde et dans l'Au-delà… »
- 3/8 — « Ne fais pas dévier nos cœurs après nous avoir guidés… »
Prophétiques
- Sayyid al-Istighfār (Shaddād ibn Aws) — formule maîtresse de la demande de pardon — qui la prononce avec certitude et meurt dans la journée/nuit est du Paradis
- Recommandation à Fāṭima (Anas) :
« Yā Ḥayy, Yā Qayyūm — Ô Vivant, ô Immuable, je cherche secours dans Ta Miséricorde. Améliore toute ma situation et ne m'abandonne pas à mon ego le moindre instant. »
Synthèse — pourquoi le duʿāʾ est le cœur de l'adoration
- Reconnaissance explicite de la dépendance ontologique (faqr) envers Allāh
- Actualisation du Pacte primordial (voir [[pacte-alliance]])
- Mise en œuvre effective de la servitude (ʿubūdiyya) — voir [[ibada-adoration]]
- Moyen de la proximité (qurb) — voir [[../soufisme/rapprochement-allah]]
- Arme contre le destin qui n'est pas encore descendu
- Pilier liant l'intérieur (cœur) et l'extérieur (acte, gestes, paroles)
Voir aussi : [[ibada-adoration]], [[pacte-alliance]], [[../soufisme/rapprochement-allah]] (proximité), [[../soufisme/dhikr-invocation]], [[intercession-shafaa]], [[realite-muhammadienne]] (ṣalāt sur le Prophète comme porte), [[realisation-spirituelle]].
Le Dépôt de confiance — al-Amāna (الأمانة)
Source : Cours 20 — Institut ELI-K-SIR Date : 2026-04-11
Verset fondateur
33/72 : Nous avions proposé le dépôt de confiance (al-amāna) aux cieux, à la terre et aux montagnes. Ils ont refusé de le porter et en ont eu peur, alors que l'homme l'a porté — il est certes injuste et ignorant.
Nature du dépôt
- Refus des trois plans (cieux, terre, montagnes) pris séparément
- L'acceptation = assumer la synthèse de ces trois plans, réunissant tous les Noms et attributs divins
- Ce dépôt est la connaissance totale, servant à la gestion du Royaume divin sur terre
La racine AMANA (أ م ن)
Comprend : dépôt confié, foi, confiance, sécurité, être digne de confiance. Le Prophète avant la révélation est appelé al-Amīn (الأمين) — fils d'Amina. Être amīn = être dans les conditions de réception du dépôt divin.
Fonction califale
- 4/58 : Allah vous ordonne de rendre les dépôts confiés à leurs ayants droit
- Lorsque l'Homme devient Calife (خليفة), représentant d'Allah sur terre, il reçoit ce dépôt
- Sa fonction : rendre présent et actuel ce dépôt, effectuer la Volonté divine en abandonnant sa volonté propre
Les trois plans de réalisation
- Se préparer : disciplines (riyāḍiyāt) et efforts (mujāhadāt) — plan de l'īmān
- Recevoir : le dépôt — deuxième plan
- Mettre en acte : ʿamilū al-ṣāliḥāt — plan de l'iḥsān, réalisation du califat
Le terme Dīn (دين)
Racine d-y-n : être débiteur, s'endetter, emprunter, rétribuer. Le Dīn = la dette de l'existence envers Allah. Les êtres doivent préserver tout ce qui constitue leur être et actualiser positivement ce Dépôt confié de toute éternité, qu'Adam reçut le premier.
Amāna et amour
- 19/96 : Le Tout-Rayonnant d'Amour (al-Raḥmān) accordera un attachement d'amour (wuddan) à ceux qui ont actualisé le Dépôt confié
- 8/2 : Les vrais croyants sont ceux dont les cœurs frémissent quand Allah est rappelé
Tous les êtres humains sont concernés
- 2/62 : Juifs, Chrétiens, Sabéens — quiconque actualise le Dépôt confié par Allah aura sa rétribution
Liens
- [[concepts/homme-noble-chute]] — aḥsan taqwīm, double nature
- [[concepts/realisation-spirituelle]] — actualisation du dépôt
- [[concepts/ibada-adoration]] — servitude et mise en acte
- [[soufisme/but-existence-terrestre]] — finalité de l'existence
Le Pacte — L'Alliance (العهد / الميثاق / البيعة)
Source : Cours 17 — Institut ELI-K-SIR Date : 2026-04-11
Définition
Le Pacte d'Alliance contracté par Allah avec l'Homme expose les conditions de réception de la grâce ultime divine et la fonction de l'homme au regard de son élection.
Trois termes coraniques
ʿAhd (عهد)
Racine ʿahida : savoir, connaissance, cycle, époque, règne, contrat, pacte, serment, promesse, affirmation.
Mīthāq (ميثاق)
Racine wathaqa : croire, confiance, attache, lien, certitude, inébranlable, solide, pacte, alliance, engagement, traité.
Bayʿa (بيعة)
Investiture, nomination, désignation, vente, négociation.
Le Pacte primordial (ʿAlast)
7/172-174 : Et lorsque ton Seigneur tira des reins des fils d'Adam leurs postérités et les fit témoigner contre eux-mêmes : « Ne suis-Je pas (a-lastu) votre Seigneur ? » Ils répondirent : « Oui, nous en témoignons ! »
- Les enfants d'Adam ne peuvent se rappeler consciemment ce pacte
- Mais Allah les en a informés par la Révélation — ce qui rend légitime l'obligation
- Pour As-Suddī : les preuves rationnelles et législatives sur lesquelles Allah a instauré le dogme de l'unicité et la loi
Le serment au Prophète
Les Compagnons prêtaient serment : « Nous prêtons serment d'écouter et d'obéir, dans la difficulté comme dans la facilité, dans tout ce qui nous plaît et nous déplaît. »
Hadith sur le pacte
Celui qui se départit de l'obéissance se présentera face à Allah le Jour du Jugement sans argument. Et celui qui meurt sans pacte est mort d'une mort païenne (jāhiliyya). — Al-Bukhārī, Muslim
Versets sur le respect / la rupture du pacte
| Référence | Enseignement |
|---|---|
| 2/26-27 | Ceux qui rompent le pacte d'Allah sèment la corruption — ce sont les vrais perdants |
| 2/40 (Baqara) | Allah respecte le pacte si nous le respectons |
| 2/100 | Ceux qui rompent le pacte ne sont pas croyants |
| 2/124 | Le pacte ne s'applique pas aux injustes (ẓālimūn) |
| 2/125 | Pacte avec Ibrāhīm et Ismāʿīl : « Purifiez Ma Maison » |
| 2/177 | Le respect des engagements fait partie de la centralité (al-birr) |
| 3/77 | Contre ceux qui vendent leur pacte et leur foi pour peu de choses |
| 7/102 | Ceux qui ne respectent pas le pacte sont les pervers (fāsiqīn) |
| 8/56 | Trahir le pacte = perdre la taqwā, la centralité |
| 9/7 | Quand le Prophète est maître de la Mecque, plus de pacte avec les polythéistes |
Liens
- [[concepts/depot-confiance-amana]] — al-Amāna, le dépôt confié
- [[concepts/tradition-primordiale]] — Dīn al-Qayyim, pacte originel
- [[soufisme/compagnonnage-confrerisme]] — bayʿa et rattachement
- [[concepts/homme-noble-chute]] — aḥsan taqwīm et responsabilité
L'Autorisation — Al-Idhn (الإذن)
Source : Cours 24 — Institut ELI-K-SIR
Principe fondamental
L'autorisation (idhn إذن) vient exclusivement d'Allah. Le maître ou transmetteur est simplement là pour instruire, préparer et protéger — nullement pour autoriser ce qu'Allah a enjoint.
10/3 : مَا مِن شَفِيعٍ إِلَّا مِن بَعْدِ إِذْنِهِ — Il n'y a d'intercesseur qu'avec Sa permission.
L'autorisation à intercéder revient à être maître spirituel, entre autres. Ce qui n'est possible qu'avec l'autorisation d'Allah — une autorisation humaine exclusive sans autorisation divine n'a aucun poids dans ce domaine.
Deux types de Mandat (المنداة)
René Guénon développe la notion de « Mandat du Ciel » (Tien-ming en chinois) :
| Type | Nature | Caractéristique |
|---|---|---|
| Mandat direct | Reçu verticalement de Dieu | Le plus sûr, complet, primordial — effectif et directement opératif |
| Mandat indirect | Reçu d'un homme qui l'a lui-même reçu | Perd de sa profondeur à chaque transmission successive |
Le cas le plus favorable : Mandat reçu divinement (verticalement) et confirmé humainement par un maître.
Guénon : « La tradition musulmane enseigne que la barakah (البركة) peut se perdre ; dans la tradition extrême-orientale, le mandat du Ciel est révocable lorsque le souverain ne remplit pas ses fonctions en harmonie avec l'ordre cosmique. »
L'exemple de Darqāwī
Le sheikh al-ʿArabī ad-Darqāwī raconte dans sa lettre 69 :
Désirant recevoir l'autorisation directement de Dieu et de Son Envoyé, il implore avec ferveur. Un jour, dans un lieu isolé, en état d'extrême ivresse et sobriété à la fois, il entend une voix surgir de tout son être : « Rappelle-[leur]. Le Rappel est bénéfique aux croyants » (Coran 52/55).
Son coeur s'apaise. Il sait que ces paroles viennent de Dieu et de Son Prophète — il est dans les deux Présences : seigneuriale et prophétique.
Doit-on demander une autorisation ?
- Pour la prière, le jeûne, etc. : non
- Pour le dhikr : non — pas besoin d'autorisation humaine pour recourir aux moyens donnés divinement
- Pour se mettre en quête d'al-Ḥaqq : non
Un homme peut nous aider, nous conseiller, nous protéger — mais nullement nous interdire d'aller à Dieu ou de recourir aux moyens donnés divinement.
Le Prophète dit : « Transmettez de ma part ne serait-ce qu'un verset » — c'est une autorisation générale, la condition étant de transmettre correctement.
10/108 : وَمَا أَنَا عَلَيْكُم بِوَكِيلٍ — Je ne suis nullement votre tuteur.
L'autorisation comme opérativité
L'autorisation est synonyme d'opérativité, de fonctionnement, de transmission de moyens permettant de réaliser ce pour quoi on est autorisé.
5/110 — verset sur ʿĪsā : toutes les actions miraculeuses du Christ sont faites bi-idhnī (بِإِذْنِي — par Ma permission) : façonner l'oiseau d'argile, guérir l'aveugle-né, ressusciter les morts.
12/108 : قُلْ هَٰذِهِ سَبِيلِي أَدْعُو إِلَى اللَّهِ عَلَىٰ بَصِيرَةٍ — Dis : voici ma voie, j'appelle les gens à Allah sur une vision du coeur (intuitive)
La connaissance intuitive, la réception de l'enseignement de la part du Seigneur est un incontournable. Un maître est là pour rendre autonome, non pour rendre dépendant.
Liens
- [[ibada-adoration]] — L'adoration
- [[../soufisme/introduction-soufisme]] — Introduction au soufisme
- [[../personnages/darqawi]] — Darqāwī
- [[../soufisme/khalwa-retraite-spirituelle]] — La Khalwa
Le libre arbitre (القضاء والقدر)
Source : Cours 23 — Institut ELI-K-SIR Date : 2026-04-11
Complexité de la question
Question parmi les plus anciennes et complexes, non propre à l'islam. Il était même conseillé d'éviter ce sujet sans connaissances préalables suffisantes.
Apparente contradiction coranique
- 4/82 : Ne vont-ils donc pas méditer en profondeur le Coran ? — pas de contradictions dans le Coran
- 16/35 : Les associateurs disent « Si Allah avait voulu, nous n'aurions pas adoré en dehors de Lui »
- 28/68 : Ton Seigneur crée ce qu'Il veut et Il choisit ; il ne leur a jamais appartenu de choisir
Les nuances de la Révélation proposent des approches complémentaires selon les aptitudes de chacun. Le point de vue métaphysique est toujours supérieur.
Trois niveaux de lecture
- Cosmologique — le monde des causes
- Ontologique — l'être et ses déterminations
- Métaphysique — le Principe unique, au-delà de la dualité
Le Décret divin (al-Qadar)
- Point de credo : croire au Décret divin tant pour le bien que pour le mal
- Hadith d'Ibn Masʿūd (Bukhārī/Muslim) : l'Ange inscrit 4 choses (biens, délai de vie, actes, condition heureuse ou malheureuse)
- Baqara 216 : Il se peut que vous ayez de l'aversion pour une chose alors qu'elle est bonne pour vous
Les premières controverses
- Qadarites : affirment le libre arbitre absolu de l'homme (qadar humain)
- Jabarites : l'homme n'a aucune autodétermination (qadar divin absolu)
Muʿtazilisme et Ashʿarisme
- Muʿtazilites : l'acte est une production de l'homme à part entière — division entre action divine et humaine
- Ashʿarī : tous les actes s'inscrivent dans la volonté et la création divine
- Ghazālī (Iḥyāʾ, III, p. 392) : « L'action ne peut s'envisager qu'avec ton existence, ta volonté et toutes les causes — tout cela provient de Dieu et non de toi ! »
La volonté
Deux modalités :
- Celle qui s'impose de l'extérieur (passe par des intermédiaires)
- Celle qui passe par nous — le piège : croire qu'elle relève de nous
Si on s'attribue les actes → on s'associe à Allah → jugement. Si on reconnaît n'être que réceptacles agis par Lui → pas de jugement.
Liberté et contrainte
- 2/256 : Nulle contrainte en religion !
- 18/29 : Quiconque le veut, qu'il croie ; quiconque le veut, qu'il mécroie
- Mais aussi 9/51 : Rien ne nous atteindra en dehors de ce qu'Allah a prescrit
- Et 3/83 : Tout ce qui existe dans les cieux et sur la terre se soumet à Lui, bon gré, mal gré
Dieu est l'Unique Agent
- La conscience que Dieu est l'Unique Agent entraîne la disparition des fautes et du jugement
- 25/70 : Ceux qui se repentent, croient et agissent bien — Dieu changera leurs fautes en bonnes actions
- Bukhārī 6472 : 70 000 entreront au paradis sans jugement — ceux qui placent entièrement leur confiance en Dieu
Ḥikam Ibn ʿAṭāʾ Allāh
- 105/ « Savoir que la source de ta souffrance vient de Lui doit t'apaiser »
- 122/ « Ne demande pas de récompense pour un acte dont tu n'es pas l'auteur »
- 171/ « Sur Sa volonté se fonde toute chose, alors que Sa volonté ne se fonde sur rien »
Ḥikam Ibn ʿArabī
- « Tout ce qui vient d'Allah est bon (ḥasanah) ; ce qui concorde avec tes désirs, tu le juges bon ; ce qui les contrarie, tu le juges mal. Dis : tout vient d'Allah. »
Conclusion
Penser avoir une volonté indépendamment d'Allah constitue du shirk (associationnisme). Allah est totale miséricorde ; le châtiment n'a pour but que de donner une leçon et guider à la compréhension.
Liens
- [[concepts/epreuve-bala]] — l'épreuve comme balāʾ
- [[concepts/wahdat-al-wujud]] — Unicité de l'Être, Agent unique
- [[soufisme/islam-tradition-verite]] — al-Ḥaqq, tout provient de Dieu
- [[personnages/ghazali]] — Iḥyāʾ et la question de l'acte
L'épreuve dans le Coran et la Sunna (الابتلاء في القرآن والسنة)
Source : Cours 12 — Institut ELI-K-SIR
Principe
L'épreuve est un moyen d'éducation divine. La souffrance et l'angoisse sont les résultantes de l'ego et de l'ignorance. L'épreuve existe par le mal comme par le bien.
28/68 : وَرَبُّكَ يَخْلُقُ مَا يَشَاءُ وَيَخْتَارُ مَا كَانَ لَهُمُ الْخِيَرَةُ — Ton Seigneur crée ce qu'Il veut et choisit : le choix ne leur appartient pas.
Vecteur commun : renoncer au choix personnel et donc à l'existence de l'ego qui se définit par le choix.
Les trois racines coraniques de l'épreuve
1. Al-Fitna (الفتنة) — racine F.T.N (60 occurrences)
Éprouver, essayer, mettre à l'épreuve au sens alchimique (l'or, l'argent), examiner, vérifier, séduire, éblouir, fasciner.
La fitna est l'élément perturbateur, séducteur, éblouissant qui remet en cause l'équilibre acquis. C'est l'attachement au moyen qui fait perdre de vue la fin, à l'éphémère au détriment de l'immuable.
8/28 : وَاعْلَمُوا أَنَّمَا أَمْوَالُكُمْ وَأَوْلَادُكُمْ فِتْنَةٌ — Sachez que vos biens et vos enfants ne sont qu'une épreuve (révélatrice)
29/2 : أَحَسِبَ النَّاسُ أَن يُتْرَكُوا أَن يَقُولُوا آمَنَّا وَهُمْ لَا يُفْتَنُونَ — Les humains estiment-ils qu'on les laissera dire « nous croyons » sans être éprouvés ?
2. Al-Balāʾ (البلاء) — racine B.L.W (60 occurrences)
Éprouver, traiter avec dureté, essayer, être usé, s'altérer, user ou épuiser les possibilités d'une chose.
De cette racine vient aussi balā (بلى = « si ») — particule du témoignage primordial (7/172) : « Ne suis-Je pas votre Seigneur ? » — « Balā, nous témoignons ! »
67/2 : الَّذِي خَلَقَ الْمَوْتَ وَالْحَيَاةَ لِيَبْلُوَكُمْ أَيُّكُمْ أَحْسَنُ عَمَلًا — Celui qui a créé la mort et la vie pour vous mettre à l'épreuve : qui agit avec excellence ?
2/155 : وَلَنَبْلُوَنَّكُم بِشَيْءٍ مِّنَ الْخَوْفِ وَالْجُوعِ — Nous vous mettrons à l'épreuve par la crainte, la faim, l'amoindrissement...
3. Al-Miḥna (المحنة) — racine M.H.N (2 occurrences)
Imtiḥān (امتحان) : frapper, mettre à l'épreuve, tester, adoucir ou assouplir le cuir en le frappant. C'est l'épreuve qui soumet à examen l'intériorité (le coeur), qui teste les intentions.
49/3 : إِنَّ الَّذِينَ يَغُضُّونَ أَصْوَاتَهُمْ عِندَ رَسُولِ اللَّهِ أُولَٰئِكَ الَّذِينَ امْتَحَنَ اللَّهُ قُلُوبَهُمْ لِلتَّقْوَىٰ — Ceux qui baissent la voix en présence du Messager sont ceux dont Allah a soumis les coeurs à examen pour la taqwā.
Différence entre Fitna et Balāʾ
21/35 : كُلُّ نَفْسٍ ذَائِقَةُ الْمَوْتِ وَنَبْلُوكُم بِالشَّرِّ وَالْخَيْرِ فِتْنَةً — Toute âme goûtera la mort. Nous vous mettons à l'épreuve (B.L.W) par le pire et le meilleur à titre d'épreuve révélatrice (F.T.N).
- Fitna : vise le détachement du « moi individuel » et de ses illusions → retour (tawba توبة) vers Dieu
- Balāʾ : processus d'usure et de dépouillement menant au détachement
Origine de l'épreuve — les deux ordres divins
- Ne pas s'approcher de l'Arbre de la différenciation (2/35) — met Adam en position de faillibilité
- Prendre Satan pour ennemi manifeste (20/117) — l'épreuve est voulue divinement, d'intention miséricordieuse
76/2 : إِنَّا خَلَقْنَا الْإِنسَانَ مِن نُّطْفَةٍ أَمْشَاجٍ نَّبْتَلِيهِ — Nous avons créé l'humain d'une goutte composée. Nous l'avons mis à l'épreuve.
Dès sa conception, l'homme est voué à être éprouvé.
Liens
- [[essence-message-divin]] — L'essence du message divin
- [[../soufisme/but-existence-terrestre]] — But de l'existence terrestre
- [[ibada-adoration]] — L'adoration
Le problème du mal — Satan (الشيطان / إبليس)
Source : Cours 10 — Institut ELI-K-SIR Date : 2026-04-11
Nature de Shayṭān
- L'adversaire, le principe d'individuation, l'origine de la multiplicité détachée de son principe
- Celui qui égare, filtre et éloigne du paradis ceux qui ne sont pas de nature paradisiaque
- Le Diable (Devil) = étymologiquement celui qui divise, provoque la séparation, la distinction, la divergence
Le récit coranique
La supériorité d'Adam
- 2/31 : Et Il apprit à Adam tous les noms — réception de tous les attributs divins, principes essentiels
- La supériorité de l'Homme : devant lequel Allah demanda au reste de la création de se prosterner (en réalité, c'est devant Allah caché par la forme)
Le refus d'Iblīs
- 2/34 : Ils se prosternèrent à l'exception d'Iblīs qui refusa, s'enfla d'orgueil et fut parmi les infidèles
- 17/61-65 : Iblīs dit : « Me prosternerai-je devant quelqu'un que Tu as créé d'argile ? » — le péché d'orgueil et d'intelligence, le pire
Les armes de Satan
- 17/64 : Excite par ta voix ceux que tu pourras, rassemble contre eux ta cavalerie et ton infanterie, associe-toi à leurs biens et enfants
- Mais : 17/65 : Quant à Mes serviteurs, tu n'as aucun pouvoir sur eux. Et ton Seigneur suffit pour les protéger !
Satan se désavoue
- 8/48 : Satan embellit les actions puis se désavoue : Je vois ce que vous ne voyez pas, je crains Allah
- 59/16 : Semblables au Diable quand il dit à l'homme « Sois incrédule » puis le désavoue
La nature du mal selon Guénon — le Démiurge
- Deux principes opposés ne peuvent pas être tous deux infinis (sinon ils se confondraient)
- Si un seul est infini, il est le principe de l'autre → retour au Principe unique
- Le dualisme (Manichéisme, Zoroastre) n'est qu'exotérique ; la doctrine ésotérique est celle de l'Unité
- Le Parfait est le Principe de toutes choses → l'imparfait n'existe pas réellement, c'est de la relativité
- Le Mal n'existe que si on le distingue du Bien par une vision fragmentaire et analytique
Le péché
Consécutif à la vision qui coupe une modalité de sa finalité. Fruit de l'oubli du Principe à quoi tout doit mener et à partir duquel tout prend sens.
La miséricorde englobante
- 9/128 : Un Messager provenant de vous, de l'intérieur de vous-mêmes
- 21/107 : Nous ne t'avons envoyé qu'en miséricorde pour l'univers
- 20/5 : Le Tout Miséricordieux S'est établi stablement sur le Trône — la substance de l'Existence universelle est la Miséricorde
- L'enfer est inclus dans cette Existence universelle ; les épreuves sont miséricordieuses car elles nous renforcent et préparent à accueillir la miséricorde
Liens
- [[concepts/paradis-enfer]] — les 7 enfers et 8 paradis
- [[concepts/epreuve-bala]] — fitna, balāʾ, miḥna
- [[concepts/homme-noble-chute]] — chute d'Adam
- [[concepts/wahdat-al-wujud]] — le Principe unique
- [[concepts/libre-arbitre]] — Dieu guide et égare
L'Intercession — Al-Shafāʿa (الشفاعة)
Source : Cours 15 — Institut ELI-K-SIR
Définition
Ne pas confondre : intercesseur, intermédiaire et associé — ces termes sont distincts.
- Intercéder (shafaʿa شفع) : se mettre entre pour faire céder, intervenir en faveur, permettre, procurer
- En arabe : faire paire, ajouter, compléter, accompagner, s'interposer, médiation, recommander
L'intercession appartient à Allah seul
39/44 : قُل لِّلَّهِ الشَّفَاعَةُ جَمِيعًا — Dis : l'intercession tout entière appartient à Allah.
2/255 : مَن ذَا الَّذِي يَشْفَعُ عِندَهُ إِلَّا بِإِذْنِهِ — Qui peut intercéder auprès de Lui sans Sa permission ?
19/87 : لَّا يَمْلِكُونَ الشَّفَاعَةَ إِلَّا مَنِ اتَّخَذَ عِندَ الرَّحْمَٰنِ عَهْدًا — On ne possèdera aucun pouvoir d'intercession, sauf celui qui aura pris un engagement avec le Tout Miséricordieux.
Conditions de l'intercession
Toute intercession est dépendante et opérative selon :
- L'autorisation divine (idhn إذن)
- La reconnaissance de la Vérité pure
43/86 : إِلَّا مَن شَهِدَ بِالْحَقِّ وَهُمْ يَعْلَمُونَ — À l'exception de ceux qui auront témoigné de la Vérité en pleine connaissance de cause.
20/109 : لَّا تَنفَعُ الشَّفَاعَةُ إِلَّا مَنْ أَذِنَ لَهُ الرَّحْمَٰنُ وَرَضِيَ لَهُ قَوْلًا — L'intercession ne profitera que pour celui auquel le Tout Miséricordieux aura donné Sa permission et dont Il agréera la parole.
La wasīla (الوسيلة — le moyen de rapprochement)
5/35 : يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا اتَّقُوا اللَّهَ وَابْتَغُوا إِلَيْهِ الْوَسِيلَةَ — Ô les croyants ! Craignez Allah et cherchez le moyen de vous rapprocher de Lui.
2/186 : وَإِذَا سَأَلَكَ عِبَادِي عَنِّي فَإِنِّي قَرِيبٌ أُجِيبُ دَعْوَةَ الدَّاعِ — Quand Mes serviteurs t'interrogent sur Moi, Je suis tout proche. Je réponds à l'appel de celui qui Me prie.
Limites de l'intercession
L'intercession est une aide devant mener à pouvoir s'en passer. C'est une aide extérieure permettant de comprendre que tout est en nous, nous préparant à la grande Solitude inéluctable de la Rencontre avec Allah.
Un intercesseur n'est en aucun cas un associé à Dieu.
2/48 : وَاتَّقُوا يَوْمًا لَّا تَجْزِي نَفْسٌ عَن نَّفْسٍ شَيْئًا وَلَا يُقْبَلُ مِنْهَا شَفَاعَةٌ — Redoutez le Jour où nulle âme ne suffira pour une autre, où l'on n'acceptera d'elle aucune intercession.
4/85 : مَّن يَشْفَعْ شَفَاعَةً حَسَنَةً يَكُن لَّهُ نَصِيبٌ مِّنْهَا — Quiconque intercède d'une bonne intercession en aura une part ; quiconque intercède d'une mauvaise en portera une part de responsabilité.
Liens
- [[idhn-autorisation]] — L'autorisation divine
- [[../soufisme/solitude-ontologique]] — La solitude ontologique
- [[ibada-adoration]] — L'adoration
Le Paradis et l'Enfer (الجنة والنار)
Source : Cours 11 — Institut ELI-K-SIR Date : 2026-04-11
Nature
L'Enfer comme le Paradis sont des créations d'Allah et relèvent tous les deux de sa Miséricorde (raḥma), puisqu'Il l'a instituée comme nature de toute sa création.
Structure en miroir
- Sept cieux paradisiaques — sept enfers
- Au milieu un arbre : Ṭūbā au paradis, Zaqqūm en enfer
L'Enfer (al-Nār)
Chaque strate est un degré de purification permettant l'accès à un degré paradisiaque. Les degrés infernaux se nomment darakāt (de la racine daraka : saisir, comprendre, prendre conscience).
Sept portes (15/44)
Il a sept portes ; et chaque porte en a sa part déterminée.
Les sept noms : Jahannam (géhenne), Saqar, Hāwiya, Saʿīr, Ḥuṭama, Jaḥīm, Laẓā
- 19 gardiens : les Zabāniyya, dont le chef est Mālik
- 19 = les lettres de la Basmala
Le Paradis (al-Janna)
Les degrés paradisiaques se nomment darajāt : paliers, degrés d'élévation.
Huit portes
Hadith (Bukhārī/Muslim, d'après ʿUbāda ibn al-Ṣāmit) : quiconque témoigne du tawḥīd entrera par la porte de son choix.
Noms connus :
- Bāb al-Ṣalāh (prière), Bāb al-Ṣadaqa (aumône), Bāb al-Jihād, Bāb al-Ṣiyām (jeûne, dit aussi Bāb al-Rayyān), Bāb al-Ayman (droite), Bāb al-Kāẓimīn al-Ghayẓ (ceux qui contiennent leur rage), Bāb al-Tawba, Bāb al-Dhikr, Bāb al-Ḥajj
Une porte de plus que les enfers — celle qui opère le passage libérateur entre le deuxième et le troisième plan.
Au-delà des deux : trois plans
Les deux ont pour but de nous conduire à Allah, la cible ultime.
Selon la Sourate al-Wāqiʿa :
- Aṣḥāb al-mashʾama — les gens de l'enfer
- Aṣḥāb al-maymana — les gens du paradis
- Al-Sābiqūn al-Muqarrabūn — les réalisés de la proximité (métaphysique)
Iblīs et les Moukhlaṣīn
15/39-44 : Iblīs égarera tous les hommes sauf les serviteurs élus (al-mukhlaṣīn). Allah dit : Voici une voie droite qui mène vers Moi.
Liens
- [[concepts/epreuve-bala]] — l'épreuve comme purification
- [[concepts/libre-arbitre]] — entre-t-on au paradis par nos œuvres ?
- [[concepts/homme-noble-chute]] — chute et retour
- [[soufisme/isra-miraj]] — traversée des cieux
Al-Ḥakīm al-Tirmidhī (الحكيم الترمذي)
~205H/820 — ~318H/930 | Cours 46 — Institut ELI-K-SIR
Abū ʿAbd Allāh Muḥammad ibn ʿAlī al-Ḥakīm al-Tirmidhī, né et mort à Tirmidh (nord de l'Iran). Maître spirituel authentique ayant étudié toutes les disciplines majeures de la religion.
Biographie
- Commence ses études traditionnelles à 8 ans, part à La Mecque à 27 ans — c'est là que le goût du vrai retour repentant échoit sur son coeur
- S'arrête à Bassora pour étudier le hadith
- Fréquente plusieurs maîtres, en particulier al-Khaḍir (الخضر) qui lui apparaît tout au long de sa carrière initiatique
- Sa mère malade le retient auprès d'elle ; il renonce à voyager avec ses amis
- Un vieillard lumineux (identifié plus tard comme al-Khaḍir) passe et lui enseigne pendant trois ans
Retraite et théophanies
- S'isole longuement dans le désert pour obtenir les dévoilements du coeur (mukāshafāt al-qalb مكاشفات القلب) et les compréhensions des théophanies (tajalliyāt تجليات)
- Qualités attestées par Sulamī, al-Qushayrī, Ibn al-Jawzī, Farīd al-Dīn ʿAṭṭār, al-Dhahabī, et surtout Ibn ʿArabī qui commente son oeuvre et répond aux 157 questions sur la sainteté (chapitre 173 des Futūḥāt)
Persécution et réhabilitation
- Accusé de : parler d'amour avec Dieu, innovation en religion, prétention à la prophétie
- Contraint de se rendre à Balkh pour répondre des accusations
- Réhabilité après une révolte populaire qui oblige ses persécuteurs à fuir
Doctrine
- Doctrine très proche de l'école Malāmatiyya (الملامتية) : privilégie la sobriété sur l'ivresse
- Proche du courant de Junayd et d'Ibn ʿArabī
- Son épouse eut un rêve confirmant son accession au rang des quarante (al-arbaʿīn الأربعين)
Résumé du livre : Clarification de la différence entre la Poitrine, le Coeur, le Centre du Coeur et le Noyau d'immortalité
Les six stations intérieures
| Station | Arabe | Description |
|---|---|---|
| I. Le Coeur (global) | al-qalb القلب | Terme générique englobant toutes les stations au-delà du voile |
| II. La Poitrine | aṣ-ṣadr الصدر | Lieu vacillant de la foi, domaine de l'âme — l'ascèse y est nécessaire |
| III. Le Coeur (spécifique) | al-qalb القلب | Point de contact avec la réalité ultime, le Soi, le Maître intérieur |
| IV. Le Fuʾād | al-fuʾād الفؤاد | Coeur du coeur — vision directe, Amour extinctif, disparition de la forme |
| V. Le Lubb | al-lubb اللب | Noyau d'immortalité — Centre suprême, station des malāmatī |
| VI. La Synthèse | — | Réalisation du Cosmos — le Maître parfait identique au Maître intérieur |
Oeuvres
Nombreux écrits sur : le symbolisme, l'âme, la connaissance, l'histoire des Maîtres, un commentaire du Coran, la sagesse, le Tawḥīd, le Sceau de la Prophétie (khātam al-nubuwwa خاتم النبوة), le Sceau des Saints (khātam al-awliyāʾ خاتم الأولياء).
Liens
- [[../personnages/ibn-arabi]] — Ibn ʿArabī, commentateur de ses 157 questions
- [[../personnages/sahl-tustari]] — Sahl al-Tustarī, contemporain
- [[../soufisme/formation-soufisme]] — Formation du soufisme
Rabî'a al-'Adawiyya (رابعة العدوية)
Source : Cours 2 — Institut ELI-K-SIR
Identité
- Nom complet : Rābiʿa bint Ismāʿīl al-ʿAdawiyya al-Qaysiyya
- Lieu : Basra (Irak)
- Époque : VIIIe siècle (m. ~801)
- Titre : pionnière de l'amour divin (المحبة الإلهية al-maḥabba al-ilāhiyya)
Enseignement fondamental
Portait du feu et de l'eau pour brûler le Paradis et éteindre l'Enfer — afin que les hommes adorent Dieu sans espoir ni crainte, mais par amour pur (حبّ خالص ḥubb khāliṣ).
Révolution spirituelle
Rabî'a introduit la notion d'amour désintéressé dans le soufisme. Avant elle, la voie était principalement fondée sur la crainte (خوف khawf) et l'espérance (رجاء rajāʾ). Elle y ajoute un troisième pilier : l'amour (محبّة maḥabba), qui devient le moteur central de la spiritualité soufie.
Voir aussi : Définitions du Soufi, Concepts clés
Abū Yazīd al-Bistāmī (أبو يزيد البسطامي)
Source : Cours 43 — Institut ELI-K-SIR
Identité
- Nom complet : Abū Yazīd Ṭayfūr ibn ʿĪsā al-Bistāmī
- Naissance : ~800 EC / 184 H, Bisṭām (montagnes du Ṭabaristān, Iran)
- Décès : ~875 EC / 261 H
- Grand-père : Zoroastrien converti à l'islam
- Titre : représentant du soufisme de l'ivresse (سكر sukr)
Sa vie
- Études approfondies de Sharīʿa, régime strict d'abnégation
- Assidu dans la pratique des obligations religieuses et l'adoration volontaire
- Ne chercha jamais à avoir de disciples, mais sa sainteté attirait les foules
- Banni 7 fois de sa ville — à chaque bannissement, des malheurs frappaient la cité
Les 5 points de sa doctrine
- Tenir les obligations selon le Coran et la Sunna
- Toujours dire la vérité
- Tenir le cœur exempt de haine
- Éviter l'alimentation interdite
- Éviter toute innovation (bidʿa بدعة)
Paroles célèbres
Sur la connaissance de Dieu
"Je suis venu pour connaître Allah par Allah, et je suis venu pour savoir ce qui est autre qu'Allah avec la lumière d'Allah."
Sur l'amour divin
"Si Allah aime Son serviteur, Il lui accorde trois attributs : Générosité comme celle de l'océan, Faveur comme celle du Soleil, Modestie comme celle de la Terre."
Sur le fanāʾ (فناء)
"J'ai divorcé avec le monde inférieur trois fois [...] Ô Allah, il ne me reste personne en dehors de Toi."
Résultat : "J'ai vu que je n'étais déjà plus existant et ai disparu complètement de moi dans Son moi."
Sur l'antériorité divine
"Je pensais L'invoquer, Le connaître, L'aimer et Le chercher, mais quand je L'ai atteint j'ai vu que Son invocation de moi a précédé la mienne de Lui."
Les Shaṭaḥāt (شطحات) — propos extatiques
- "Louange à moi, louange à moi ! Je suis mon seigneur, Très Haut !"
- "Ma Gloire est la plus grande !"
- "Il n'y a rien dans ce manteau que je porte sauf Allah"
Ces propos ne sont pas du blasphème — ils témoignent d'un vécu d'annihilation (fanāʾ) et d'une réalisation intérieure suprême. But pédagogique : choquer pour pousser à la réflexion et provoquer l'illumination.
Sur les voiles
Avant sa mort : "J'ai quatre ans. Pendant soixante-dix ans, j'ai été voilé. Je me suis débarrassé de mes voiles seulement il y a quatre ans."
Sur la voie
- "La Faim est un nuage de pluie. Si un serviteur devient affamé, Allah arrosera son cœur de Sagesse."
- "Quiconque n'a pas de Guide, son guide est Satan."
- "Par quel moyen parvient-on à Dieu ? Par le silence, la surdité et la cécité."
- Le soufisme c'est "serrer la corde et contenir le corps"
- "J'ai été avec les pieux / les guerriers / ceux qui prient excessivement / ceux qui jeûnent — je n'ai pas fait de progrès. Alors j'ai dit : Ô Allah, quelle est la voie pour venir à Toi ? Allah répondit : Abandonne ton âme et viens."
Récits marquants (rapportés par Adh-Dhahabī)
- Sur le Feu et le Paradis : « Ô Allah, comment est votre Feu ? Il n'est rien. Faites-moi être la seule personne à y entrer et le remplir, que personne d'autre n'y rentre. Et votre Paradis ? C'est un jouet pour des enfants. »
- Disciple de Dhū al-Nūn cherchant Bistāmī : il répondit « Ô mon fils, Bistāmī cherche Bistāmī depuis quarante ans et ne le trouve toujours pas. » — Dhū al-Nūn, à l'entendre, défaillit : « Mon maître s'est perdu dans l'amour d'Allah. »
- Faqīh expliquant les lois de succession : Bistāmī s'exclama « Que diriez-vous d'un homme qui est mort sans rien laisser excepté Dieu ? » — récitant Coran 6/94.
- Tawakkul via Ad-Daylamī : « Si vous mettez votre main dans la bouche d'un lion, n'ayez peur de personne d'autre qu'Allah. »
Les conditions du Témoignage (Shahāda comme clef)
- Une langue qui ne ment pas, ni ne médit
- Un cœur sans trahison
- Un estomac sans alimentation interdite ou douteuse
- Des actes sans désir ni innovation
Triple hiérarchie intérieure
- Ego (nafs) — regarde ce bas monde → détruit
- Esprit (rūḥ) — regarde l'au-delà → Pieux
- Connaissance spirituelle (maʿrifa) — regarde Allah → Conscience Divine
Lien avec al-Tustarī
Sahl al-Tustarī envoya une lettre : "voici un homme qui a bu une boisson qui le maintient rafraîchi pour toujours." Bistāmī répondit : "voici un homme qui a bu toutes les existences, mais dont la bouche est sèche et brûle de soif."
Mort et transmission
- Mort en 261 H, enterré en deux places : Damas et Bistām (Iran)
- Passa le secret de la Chaîne d'Or à Aboul Hassan al-Kharaqānī
Voir aussi : Junayd al-Baghdâdî, Kharaqânî, Définitions du Soufisme, Shaṭaḥāt
Sahl al-Tustarī (سهل التستري)
Sources : Cours 2 + Cours 46 — Institut ELI-K-SIR 818 EC / 203 H — 896 EC / 283 H
Identité
- Nom complet : Abū Muḥammad Sahl ibn ʿAbd Allāh al-Tustarī
- Naissance : Tustar (Shushtar, Khūzestān, Iran)
- Décès : Bassora en 896 EC
Formation
- Éducation reçue de son oncle maternel et du cheikh Ḥamza al-ʿAbbādānī
- Vécut ~20 ans en solitude dans sa maison avant de commencer à enseigner
- Chassé de Tustar pour raisons politiques et doctrinales
- S'établit à Bassora ; heurté par certains savants Shāfiʿites
Enseignements
Le dhikr comme pivot
Le dhikr est le pivot de son enseignement, qu'il rattache au Pacte primordial (Mīthāq — voir [[../concepts/pacte-alliance]]).
Doctrine du combat intérieur
- L'ego est l'unique voile et obstacle
- Le combattre = s'occuper d'Allah par un dhikr permanent
- Avoir faim, se tourner vers Dieu, fuir les créatures
- Deladrière : « Ses disciples, les Sahlīs, longuement étudiés par Hujwirī, mettaient l'accent sur le rôle des combats contre l'ego (mujāhadāt) »
Sur le Soufi
- Purifié de toute souillure
- Intérieur rempli de pensées pour Dieu
- L'or et la boue lui sont pareils — détachement absolu du monde matériel
Œuvre
- L'un des premiers exégètes soufis (ésotériques) du Coran (tafsīr)
- Nombre de ses ouvrages sont perdus ; ceux qui nous sont parvenus sont des compilations de disciples
- Son œuvre est une référence du corpus passion_coran
Place dans la tradition
- Très lié à Junayd ([[junayd-baghdadi]])
- Premier maître d'al-Ḥallāj ([[hallaj]]) — qui le suivra dans son exil en Irak
- Ses disciples fondent la Sālimiyya (سالمية — parfois translittéré Salimiyya ou Sahliyya)
- Abū Ṭālib al-Makkī ([[makki]]) recueillera leurs enseignements dans Qūt al-Qulūb
- L'enseignement aboutit, à travers plusieurs maîtres, à ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī ([[abd-al-qadir-jilani]])
- Son œuvre a été introduite en Andalousie par Ibn Massara ([[ibn-massara]]) → base de l'école d'Alméria
Voir aussi : [[junayd-baghdadi]], [[hallaj]], [[ibn-massara]], [[makki]], [[abd-al-qadir-jilani]], [[../soufisme/definitions-soufi]], [[../concepts/pacte-alliance]]
Junayd al-Baghdādī — الجنيد البغدادي
Sources : Cours 2 + Cours 43 — Institut ELI-K-SIR Sayyid aṭ-Ṭāʾifa (سيّد الطائفة) — le Seigneur de la Tribu spirituelle
Identité complète
- Nom : Abū al-Qāsim al-Junayd ibn Muḥammad ibn al-Junayd al-Khazzāz al-Qawārīrī al-Nihāwandī
- Époque : IXᵉ-Xᵉ siècles, Bagdad sous le califat abbasside (m. ~910)
- Khazzāz : marchand de soieries (sa profession)
- Qawārīrī : son père était marchand de flacons
- Nihāwandī : ancêtres originaires de Nehavend (Iran occidental)
Formation
- Père mort jeune → recueilli par son oncle maternel Sarī al-Saqaṭī (m. 867)
- Apprit le Coran, le ḥadīth et les sciences de la Sunna
- Cours de droit musulman chez Abū Thawr (m. 240 H, Bagdad) → prise de conscience de sa vocation spirituelle
- Disciple de Ḥārith al-Muḥāsibī — son traité al-Riʿāya li-ḥuqūq Allāh eut un grand effet sur Junayd (méthode de comptabilisation des bonnes/mauvaises actions → nom Muḥāsibī = le comptable)
Équilibre exotérique / ésotérique
« Notre science [le soufisme] est intimement liée au Coran et au modèle muhammadien. »
Junayd a été agréé par tous les oulémas. Prudent dans l'enseignement des « secrets de la Voie », qu'il délivrait au fond de sa maison, loin des oreilles profanes.
Abū Ṭālib al-Makkī ([[makki]]) : « Depuis l'an 300 H, il n'est plus permis de parler de cette science qui est la nôtre » — ajoutant que le « dernier à avoir parlé dignement de cette science a été notre maître Junayd al-Qawārīrī ».
Junayd lui-même : « Il n'y a aucune science apportée par Dieu à la terre, ni aucun moyen de parvenir à Dieu octroyé par Lui à ses créatures, dont Il ne m'ait pas donné une part. »
Les 8 principes fondamentaux — al-Arkān al-Junaydiyya
- Manger peu
- Parler peu
- Dormir peu
- Solitude (ʿuzla عزلة)
- Souvenir d'Allāh (Dhikr ذكر)
- Méditation (Fikr فكر)
- Purification extérieure (Ṭahāra طهارة — ablutions)
- Revoir ses intentions (Qaṣd قصد) — lien avec le cheikh (purification intérieure)
Voir aussi [[../soufisme/regles-fondamentales]] (Cours 29) pour les 8 arkān en arabe versifié.
Méthode
- Fondée sur le jeûne, le silence, la retraite, l'invocation et la vigilance intérieure
- « J'ai appris l'art de la vigilance en observant une chatte »
- « Nous n'avons pas reçu le soufisme par des on-dit, mais par la faim, l'éloignement du bas-monde et la rupture avec les habitudes confortables »
- Prônait le tamkīn (تمكين, maîtrise des états) vs le talwīn (تلوين, soumission aux états)
- Réalisation spirituelle : « en restant en présence de Dieu, pendant trente ans, sous cet escalier »
- Au soufi qui demandait pourquoi il restait statique durant les séances collectives de dhikr, il répondit par Coran 27/88 : « Tu verras les montagnes, que tu croyais immobiles, passer comme des nuages »
Enseignement sur le Tawḥīd (توحيد)
« La connaissance de l'Unicité qui est spécifique aux soufis consiste à isoler l'éternité de la temporalité, à quitter sa demeure, à rompre les liens avec ce que l'on aime, à laisser de côté ce que l'on sait et ce que l'on ignore : elle consiste enfin en ce que l'Être divin tient alors lieu de tout. »
Le fanāʾ (فناء) est l'extinction de la conscience individuelle dans l'océan de l'Unicité. Mais Junayd exige de dépasser le fanāʾ pour atteindre le baqāʾ (بقاء) : revenir parmi les hommes, lucide, investi de la présence pérenne de Dieu.
« Vivre l'Unicité, c'est échapper aux limitations temporelles pour s'ouvrir à l'éternité. »
Un soufi contemporain : « J'ai entendu de Junayd une parole sur l'Unicité qui m'a plongé durant quarante ans dans une stupeur dont je ne suis pas encore sorti. »
Sobriété vs Ivresse
La Junaydiyya se caractérise par la sobriété (ṣaḥw صحو), contrairement à la Ṭayfūriyya (Bistāmī [[bistami]]) qui préfère l'ivresse mystique (sukr سكر). Junayd condamne les extravagances de Ḥallāj ([[hallaj]]).
Pacte primordial
Il revient à l'homme d'invoquer Dieu pour se souvenir du Pacte primordial passé avant l'incarnation des âmes. Verset de référence, beaucoup commenté :
أَلَسْتُ بِرَبِّكُمْ ۖ قَالُوا بَلَىٰ شَهِدْنَا — « Ne suis-Je point votre Seigneur ? Ils dirent : oui, nous en témoignons. » — Coran 7/172
Voir [[../concepts/pacte-alliance]].
Paroles essentielles
- « Sache que tu es voilé à toi-même par toi-même, et que tu ne parviendras pas à Lui par toi-même, mais que c'est par Lui-même que tu pourras L'atteindre. »
- « Le soufi est comme la terre : on y jette tout ce qui est vil, et il n'en sort que du beau. »
- « La couleur de l'eau provient de la couleur de son récipient » — une seule Religion primordiale (l'eau) qui a pris des colorations multiples (les religions historiques) selon les contextes
- « Agis en sorte que tu sois une miséricorde pour les autres, même si Dieu a fait de toi une épreuve pour toi-même. »
- « L'Unicité est une réalité spirituelle dans laquelle s'évanouissent les formes et se résorbent les sciences, alors que Dieu est tel qu'Il n'a jamais cessé d'être. »
- « Le soufisme, c'est que le Réel [Dieu] te fasse mourir à toi-même, et qu'Il te fasse vivre par Lui. »
- « Le soufisme, c'est que tu sois avec Dieu, et que tu n'aies plus aucune attache. »
- « Purifier son cœur des créatures, éteindre les feux des qualités humaines, honorer son engagement, suivre le Prophète. »
Disciples principaux
Mumshādh al-Dīnawarī, Jaʿfar al-Khuldī, Abū Bakr al-Kisāʾī, ʿAmr ibn ʿUthmān al-Makkī, Ruwaym, Shiblī ([[shibli]]), al-Rūdhbārī, Zajjāj, al-Jurayrī, Ibn ʿAṭāʾ, Ḥallāj ([[hallaj]]), al-Wāsiṭī, Abū Bakr al-Kattānī, Nūrī ([[nuri]]), al-Murtaʿish, Ibn ʿUlwān, Ibn Bundār al-Sayrafī, al-Nabrajūrī, Abū Saʿīd Ibn al-ʿArābī, Fārisī, Ibn Abī Saʿdān, Abū-l-Khayr al-Aqṭaʿ, ʿAbd Allāh al-Rāzī al-Shaʿrānī, Bunān al-Ḥammāl, al-Muzayyin…
La plupart des chaînes de transmission (silsila) soufies passent par lui.
Chaîne de transmission
Junayd → Nūrī → Abū Madyan ([[abu-madyan]]) → Ibn ʿArabī ([[ibn-arabi]]) / Abū l-Ḥasan al-Shādhilī ([[abu-hassan-shadhili]])
Œuvre — Athar (أثر)
- ~200 sentences rapportées par Qushayrī ([[qushayri]])
- Lettres et petits traités ésotériques (chez Sarrāj [[sarraj]] et Abū Nuʿaym)
- Dawāʾ al-Arwāḥ (دواء الأرواح) — Le remède des esprits
Voir aussi : [[bistami]], [[shibli]], [[sahl-tustari]], [[hallaj]], [[nuri]], [[../soufisme/definitions-tasawwuf]], [[../soufisme/stations-principales]] (talwīn/tamkīn), [[../soufisme/regles-fondamentales]] (8 arkān).
Shiblī — الشبلي
Sources : Cours 2 + Cours 45 — Institut ELI-K-SIR Abū Bakr Dulaf ibn Jaḥdar al-Shiblī (أبو بكر الشبلي) — 247/861 – 334/946
Disciple direct de Junayd ([[junayd-baghdadi]]), représentant majeur du soufisme de l'ivresse (sukr سكر) et des shaṭaḥāt.
Identité
- Origine : famille du Khorasan, village de Shibla
- Naissance : Samarra ou Bagdad
- Famille : oncle émir d'Alexandrie, père chambellan à Bagdad sous le Khalife al-Muwaffiq
- Formation : faqīh de l'école de Mālik, rapporteur de ḥadīths avec isnād
- Maître : disciple d'al-Junayd
Conversion spirituelle
Repentir lors de l'assemblée de Khayr al-Nassāj. Demeura en compagnie d'al-Junayd et des Maîtres de son époque. « Je n'ai jamais vu, dans le soufisme, quelqu'un possédant autant de connaissances qu'Shiblī » — Abū ʿAbd Allāh al-Rāzī.
Al-Junayd : « Ne regardez pas Shiblī au moyen de l'œil avec lequel vous regardez autrui. Chaque peuple a une couronne et la couronne de ce peuple est Shiblī. »
Échange célèbre avec Junayd
Al-Junayd : « Si tu remettais ton affaire à Allāh, tu aurais la tranquillité. » Shiblī : « Abū l-Qāsim, si Allāh te remettait ton affaire, tu aurais la tranquillité. » Al-Junayd : « Les épées de Shiblī sont recouvertes de sang. »
Paroles sur le Tawḥīd (توحيد)
- « Majestueux est Celui connu devant les limites et devant les lettres. »
- « Celui qui y répond par une définition a quitté le droit chemin. Celui qui l'indique est un fidèle. Celui qui en parle est intelligent. Celui qui garde le silence est ignorant. Celui qui s'imagine avoir réussi n'a aucun résultat. Celui qui croit être près est en fait loin. »
- « Comment le Tawḥīd peut être valide pour toi, quand tu possèdes tout ce que tu possèdes et quand ton regard se pose sur une chose qui te séduit ? »
- Début : connaissance de Dieu (maʿrifa) — Aboutissement : perfection du Tawḥīd.
Paroles sur le Taṣawwuf (تصوّف)
- « Le Taṣawwuf, c'est le cœur se reposant aux brises de la pureté, les pensées contenues par le rideau de la fidélité, et la venue du caractère de la générosité et de la joie dans la Rencontre. »
- « Le Taṣawwuf, c'est l'amour du Majestueux, la haine de l'insignifiant. »
- « Le Taṣawwuf consiste à limiter vos sens et garder vos souffles. »
- « Nier l'humain et glorifier le divin. »
- « Être protégé de la vision des créatures. »
- « Le soufisme est un éclair qui brûle » (bāriq برق).
Paroles sur le Soufi et le Faqīr
- Le Soufi : « Celui qui ne demande pas, ne repousse pas et ne garde rien pour lui-même. »
- Le Faqīr : « Celui qui se sait chez lui en l'état de non-existence tout comme en celui de l'unité. »
Paroles célèbres
- « Je ne dis jamais "Allāh", mais combien j'implore le pardon d'Allāh pour ma prononciation du mot "Allāh". »
- « La Création T'aime pour Tes bénédictions, et je T'aime pour Ton épreuve. »
- « Mon père a laissé 60 000 dinars […] je me suis assis avec les pauvres » — sans jamais demander d'aide.
- Sur la futuwwa (فتوّة) : « Donner avant la demande et ne pas refuser après. »
- « La fidélité est la sincérité par les mots et la submersion dans les secrets avec véracité. »
- « Laisse ta himma (همّة) être avec toi, non devant ou derrière toi. »
- « Se souvenir d'Allāh dans la tranquillité éloigne le feu de l'affliction. »
- « Le bonheur par Allāh est plus digne que la tristesse face à Lui. »
- « Quiconque reconnaît Allāh, ne ressent jamais de peine. »
Récits marquants
L'adhān sans Lā ilāha illā Allāh
Un jour Shiblī donna l'adhān. Arrivé aux deux shahādas : « N'eût été Ton commandement, je n'aurais mentionné autre que Toi avec Toi. » — Exégèse : il refusait la négation « Lā ilāha » en présence du Réel, « car tout est Sa lumière ».
Le cri « Allāh » et le procès
Un jeune homme pressa Shiblī de justifier pourquoi il disait « Allāh » plutôt que Lā ilāha illā Allāh. Aux trois répétitions du Nom, le jeune homme hurla et mourut. Ses parents accusèrent Shiblī de meurtre devant le Khalife. Shiblī : « Une âme s'est languie, a gémi, a aspiré, a crié, a été appelée, a entendu, a appris et répondu. Quel était mon crime ? » — Le Khalife le relaxa.
Le coq en silence
Un coq chantait la nuit dans sa maison. Shiblī l'attacha dans une pièce. Au matin : « Imposteur ! Tu avais l'habitude de te souvenir de Lui dans la facilité. Maintenant que je t'ai mis dans la difficulté, tu ne te souviens plus ! » — ce fut le silence.
Pont au-dessus du Jahannam (contraste avec Bistāmī)
Bistāmī : « Je désire qu'Allāh fasse de moi un pont au-dessus du Jahannam afin que les gens passent sur mon dos sans être inquiétés. » Shiblī : « Quant à moi, je désire qu'Allāh me fasse remplir le Jahannam de sorte qu'aucun n'y trouve de place et que je sois à moi seul une rançon pour cette faible création. »
L'œil de la gnose
Un homme : « Tu as perdu la vue. » — Shiblī : « J'ai perdu la vue par laquelle je te vois. Quant à la vue par laquelle je vois le Réel, elle subsiste. »
Le chien à la porte ([[../soufisme/definitions-soufi]])
Le chien chassé qui revient à la porte et répond : « Crois-tu que je puisse abandonner mon maître et m'en aller ? » — image de la ferveur ontologique du soufi.
Place dans la tradition
Représentant du soufisme de l'ivresse spirituelle (sukr سكر). Ses shaṭaḥāt (شطحات) sont célèbres. Disciple direct de Junayd, il incarne le versant passionnel de l'école de Bagdad.
Mort
- Mort un vendredi, fin du mois de Dhū al-Ḥijja, en 334 H (Sulamī) ou 335 H (Ibn Nāfiʿ)
- Une esclave avait compté six mois sans qu'il dorme
- Les Daylamites vinrent du côté oriental le samedi suivant (réalisation de sa prédiction : « Ce côté est protégé par moi »)
- Le vendredi avant sa mort, se rendant à la mosquée, il rencontra un shaykh à qui il dit : « Demain j'aurai quelques affaires avec le Shaykh. » — ce fut le shaykh-laveur des morts, qui l'annonça à son serviteur.
Voir aussi : [[junayd-baghdadi]], [[hallaj]], [[bistami]], [[../soufisme/shatahat]], [[../soufisme/definitions-soufi]], [[../soufisme/definitions-tasawwuf]].
Manṣūr al-Ḥallāj (منصور الحلاج)
Source : Cours 45 — Institut ELI-K-SIR
Identité
- Nom : Abū ʿAbd Allāh al-Ḥusayn Manṣūr al-Ḥallāj (أبو عبد الله الحسين منصور الحلاج)
- Naissance : ~857 EC / 244 H, près de Ṭūr (Iran)
- Mort : 26 mars 922 EC / 309 H, Bagdad — exécuté
- Nom : Ḥallāj (حلاج) = le cardeur de laine (métier du père)
- Grand-père : zoroastrien, descendant d'Abū Ayyūb al-Anṣārī (compagnon du Prophète)
Formation
- Insatisfait de l'enseignement traditionnel, attiré par la sobriété et le renoncement
- Maîtres : Sahl al-Tustarī (premier maître, à Tustar), ʿAmr ibn ʿUthmān al-Makkī, Abū al-Qāsim al-Junayd
- Épousa la fille du maître soufi Abū Yaʿqūb al-Aqṭaʿ
Prédication et voyages
- Prédicateur en Iran, puis en Inde et jusqu'aux frontières de la Chine
- De retour à Bagdad : suspecté par les sunnites et les chiites pour ses idées ésotériques (amour divin, union de l'âme et de Dieu)
"Anā al-Ḥaqq" (أنا الحقّ)
- "Je suis la Vérité / Je suis Dieu" — shaṭḥa la plus célèbre de l'histoire du soufisme
- Sa condamnation résulte principalement de cette proclamation publique
- Dans le milieu soufi, ce genre de propos est compris comme émanant d'un homme "fondu" dans l'océan de la divinité (فناء fanāʾ)
- Louis Massignon a traduit les versets de son Dīwān traitant de la "science de l'Unité" (Tawḥīd)
Procès et exécution
- Faussement accusé de participation à la révolte des Zanj
- Dénoncé par Muḥammad ibn Dāwūd (juriste, assesseur au tribunal du grand Qāḍī), qui ne supportait pas ses prétentions à un amour divin
- Les banquiers juifs de la cour et les fermiers généraux shīʿites font lancer un mandat d'arrêt ; Ḥallāj s'échappe 3 ans
- Le fermier général de Wāsiṭ, Ḥāmid, le fait arrêter et ramener à Bagdad
- Procès de 9 ans, plusieurs rebondissements ; interné, il continue à prêcher et ses disciples notent ses enseignements
- Ḥāmid s'appuie sur le général Muʾnis pour écarter les soutiens de Ḥallāj (Naṣr et Ibn ʿĪsā). Ibn ʿĪsā mourut de ses blessures au tribunal
- Ḥāmid obtient la condamnation via le Qāḍī Ḥammādī, s'appuyant sur une lettre de Ḥallāj : « Détruis la Kaʿba pour la rebâtir vivante et priante parmi les anges. »
- Ibn Mukram signe l'arrêt de mort contre la promesse de la judicature du Caire ; le Calife signe lors d'un festin
- 24 Dhū al-Qaʿda : flagellé, coiffé d'une tiare, exhibé sur le gibet devant une foule immense à Bāb Khorassan
- Le lendemain : décapité, démembré, arrosé de pétrole et brûlé. Cendres jetées dans le Tigre ; tête suspendue à un écriteau
Reproches doctrinaux
- Il dit que la mission du Prophète reste inachevée — contesté par Ibn Surayj, autre assesseur
- Compare Satan et le Prophète : Satan atteste de l'Unité divine en refusant de se prosterner devant autre que Dieu devant les anges ; le Prophète de même devant les hommes
- Reproche au Prophète de s'être arrêté au seuil de l'incendie divin lors du Miʿrāj par peur d'être consumé
- Revendique intercéder pour tous les hommes, pas seulement la communauté musulmane (Ibn ʿArabī : il n'a pas compris le sens du mot ma communauté, qui concerne tous les hommes)
- Complot à 3 fronts : shīʿites gênés, sunnites l'accusant d'être shīʿite, soufis lui reprochant d'extérioriser ce qui devait rester intérieur
Position des maîtres
- Junayd condamne ses extravagances publiques
- Ibn ʿArabī dira que Ḥallāj n'a pas compris le sens du mot "ma communauté" — qui concerne tous les hommes, pas seulement les musulmans
- Les soufis lui reprochent de rendre extérieur ce qui devait rester intérieur
Paroles
- "Celui qui considère ses œuvres perd de vue Celui pour qui il œuvrait. Et celui qui considère Celui pour qui il œuvre, perd de vue ses œuvres."
- En pleine mosquée : "Dieu vous a rendu mon sang licite, tuez-moi..."
- "Le parfum de Ton approche suffit à me faire mépriser toute la création, et l'enfer n'est rien au prix de mon vide quand Tu me désertes"
Place dans la tradition
Maître atypique du soufisme. Son supplice sera mentionné de nombreuses fois par Rūmī. Figure christique du soufisme — dimension sacrificielle.
Voir aussi : Shiblî, Junayd, Shaṭaḥāt, Nūrī
Abul Hussein Nūrī (أبو الحسين النوري)
Source : Cours 45 — Institut ELI-K-SIR
Identité
- Nom : Abū al-Ḥusayn Nūrī
- Décès : 295 H
- Lieu : Bagdad
- Maître : disciple de Sarī Saqaṭī, ami de Junayd
Enseignement
Grand extatique du mouvement de Ḥallāj. Il vivait un amour de Dieu illimité. Ses états d'ivresse étaient célèbres et lui coûteront la vie.
Position sur le Soufisme
"Le soufisme n'est ni une science ni une discipline rigoureuse, mais des caractères."
Le Prophète ﷺ dit : "Caractérisez-vous par les Caractères de Dieu" (تخلّقوا بأخلاق الله).
Place dans la tradition
- Créateur de sa propre école, la Nūriyya
- Point de départ d'une chaîne initiatique partant de Junayd et aboutissant à Abū Madyan, puis à Ibn ʿArabī d'une part, et Abū al-Ḥasan al-Shādhilī d'autre part
Voir aussi : Ḥallāj, Junayd, Définitions du Soufisme
Kharaqânî (خرقاني)
Source : Cours 2 — Institut ELI-K-SIR
Identité
- Nom complet : Abū al-Ḥasan ʿAlī ibn Jaʿfar al-Kharaqānī
- Lieu : Kharaqān (Iran)
- Décès : 1033
Enseignement sur le Soufi
Le soufi est une proie à la soif absolue (عطش muṭlaq) : il n'a soif que de Dieu. Tous les trésors des cieux et de la terre ne sauraient le désaltérer.
Place dans la tradition
Kharaqânî est un maître de la lignée de Bistâmî. Il est connu pour sa piété intense et son illettrisme — preuve que la connaissance soufie (معرفة maʿrifa) transcende le savoir livresque. Rumi le cite comme modèle dans le Mathnawī.
Voir aussi : Définitions du Soufi, Sahl al-Tustarī
Abū Naṣr al-Sarrāj al-Ṭūsī (السراج الطوسي)
Source : Cours 48 — Institut ELI-K-SIR m. 378 H / 988 EC
Profil
Nom complet : Abū Naṣr ʿAbd Allāh ibn ʿAlī al-Sarrāj. Né à Ṭūs (Khorasan) dans la première moitié du Xᵉ siècle.
Surnommé ṭāwūs al-fuqarāʾ (طاووس الفقراء — « paon des pauvres / des initiés »). Grand voyageur : Iran, Iraq, Syrie, Égypte.
Anecdote (ʿAṭṭār) — la cheminée
Une nuit d'hiver, pendant une discussion sur la maʿrifa, Sarrāj s'embrasa puis se jeta dans la cheminée en feu et se prosterna. Les disciples prirent peur et s'enfuirent. Le lendemain aucune brûlure. Sa réponse :
« Si quelqu'un verse dans Sa Zāwiya l'eau de son visage (sueur) et des larmes, le feu ne le brûlera pas ! »
Disciple
Abū l-Faḍl al-Sarakhsī, qui devint le maître d'Abū Saʿīd ibn Abī l-Khayr.
Œuvre — Kitāb al-Lumaʿ (الكتاب اللمع — « Livre des clartés étincelantes »)
Unique traité qui nous soit parvenu. Valeur à la fois spirituelle et documentaire sur le soufisme des premiers siècles.
Démontre la licéité du soufisme en se référant au Coran et aux hadiths :
- Licéité du concert spirituel (samāʿ)
- Validité prophétique des miracles (karāmāt)
- Orthodoxie des formules paradoxales (shaṭaḥāt)
Référence majeure pour al-Qushayrī et al-Ghazālī.
Doctrine
Adepte de la tendance « sobre » du soufisme iraquien personnifié par al-Junayd. Visées didactique et apologétique : le soufisme s'enracine dans la tradition musulmane primitive et consiste essentiellement en un respect scrupuleux de la Loi et de l'imitation du Prophète.
Accent sur l'adab : englobe obligations religieuses, pratiques soufies, vie sociale, codes de la vie quotidienne. Passages fameux sur la nourriture et le vêtement déduits des paroles et anecdotes des premiers soufis — ligne de conduite sévère.
Liens
- [[kalabadhi]] — Autre codificateur, tendance pédagogique
- [[makki]] — Qūt al-Qulūb, même génération
- [[sulami]] — Auteur des Ṭabaqāt al-Ṣūfiyya
- [[qushayri]] — Reprend Sarrāj
- [[ghazali]] — Référence décisive à Sarrāj
- [[junayd-baghdadi]] — Soufisme sobre
- [[../soufisme/shatahat]] — Défendus par Sarrāj
- [[../soufisme/rupture-exo-eso-codification]] — Phase de codification
Al-Kalābādhī (الكلاباذي)
Source : Cours 48 — Institut ELI-K-SIR m. 995 EC / 385 H
Profil
Originaire d'Asie centrale, de Bukhara. On connaît peu de choses de sa vie — il est surtout connu par son livre.
Œuvre — Kitāb al-Taʿarruf (كتاب التعرف — « Livre de l'initiation »)
Un des traités fondamentaux du soufisme, soufisme expliqué de manière claire et pédagogique. Ouvrage plus concis que celui de Sarrāj.
Visée : montrer combien le soufisme est en accord avec l'islām sunnite.
Structure
- Description des principaux soufis, puis doctrines : vision du Coran, grandes questions théologiques
- « Science des soufis » = sciences des états spirituels (chapitres sur les grâces qui parviennent aux soufis)
Valeur documentaire
Rapporte la sobriété des autres, met en lumière les opinions divergentes.
Positions dogmatiques — sunnisme fort
Toujours prudent, insiste sur le sunnisme :
- Le Qurʾān est éternel, incréé → opposé à la tendance rationaliste des muʿtazilites
- Position modérée : les soufis, face à un chef injuste, ne doivent pas prendre les armes (position sunnite) — seulement contre un tyran et avec patience/correction.
Hadith
A également écrit un commentaire spirituel de 222 hadiths prophétiques.
Liens
- [[sarraj]] — Contemporain, autre codificateur (plus long)
- [[makki]] — Qūt al-Qulūb
- [[sulami]] — Ṭabaqāt
- [[../soufisme/rupture-exo-eso-codification]] — Codification, défense du soufisme sunnite
Abū Ṭālib al-Makkī (أبو طالب المكي)
Source : Cours 48 — Institut ELI-K-SIR m. 996 EC / 386 H
Profil
Né à La Mecque, visita et vécut en Iraq (où il rencontra al-Sarrāj) puis de retour auprès de la Sunna. Justifie le soufisme par le Livre et la Sunna — « Le soufisme est l'approfondissement de l'islam du commun. »
Partisan de l'école de Junayd : sobriété. Affirme que le soufisme est un héritage du Prophète.
Œuvre — Qūt al-Qulūb (قوت القلوب — « La nourriture des cœurs »)
Un des livres du soufisme les plus lus, diffusés et commentés. Al-Ghazālī s'appuiera largement sur cet ouvrage au siècle suivant (inspiration majeure de l'Iḥyāʾ).
Structure
- Obligations du musulman — rituels obligatoires et surérogatoires, conditions de la prière, ablutions…
- Introspection et contrôle de l'âme
- Liste des maqāmāt (stations spirituelles) — ordre différent de celui de Sarrāj
- Dimension intérieure des rituels de l'islam : intérieur de la shahāda, de la prière (ablutions physiques et sens intérieur), aumône rituelle (zakāt), jeûne, ḥajj…
- Petits chapitres : foi et expérience spirituelle, importance de suivre la Sunna, hygiène, sincérité, alimentation…
Caractère
- Soufisme très orthodoxe, axé sur la loi rituelle
- Insistance sur l'aspect juridique
- Soufisme = complet prolongement de la foi commune
- Mais : dans d'autres écrits, ton beaucoup plus ésotérique (il parle en fonction du public visé)
Succès du livre : il englobe toute la vie du musulman.
Liens
- [[sarraj]] — Contemporain rencontré en Iraq
- [[kalabadhi]] — Autre codificateur
- [[sulami]] — Ṭabaqāt
- [[junayd-baghdadi]] — École de la sobriété
- [[ghazali]] — S'appuie largement sur Qūt al-Qulūb
- [[../soufisme/maqamat-ahwal]] — Liste différente de celle de Sarrāj
Abū ʿAbd al-Raḥmān Muḥammad ibn al-Ḥusayn al-Sulamī (السلمي)
Source : Cours 48 — Institut ELI-K-SIR Nishapur, 325 H / 935 — idem, 412 H / 1021
Profil
Issu d'une famille de savants. Acquit la science dans toutes les contrées du monde musulman, puis revint sur ses terres et fonda une khānqāh (couvent soufi) fréquentée notamment par al-Qushayrī et al-Bāqillānī.
Œuvres
Ḥaqāʾiq al-Tafsīr (حقائق التفسير)
L'un des premiers commentaires ésotériques du Qurʾān. Œuvre fondatrice du tafsīr ishārī (exégèse allusive/soufie).
Ṭabaqāt al-Ṣūfiyya (طبقات الصوفية)
Dictionnaire biographique des grands maîtres spirituels de l'islam — œuvre de référence pour l'histoire du soufisme des premiers siècles. Source majeure pour Qushayrī, ʿAṭṭār, etc.
Kitāb al-Samāʿ
Traité défendant la légalité du Samāʿ (audition spirituelle mêlant chants et musique jusqu'à l'extase).
Risālat al-Malāmatiyya
Traité sur la voie du blâme (ṭarīqat al-malāmatiyya) :
Le croyant désireux d'aller au bout de sa rencontre avec Dieu doit ne rien dévoiler de ce que sa personnalité pouvait avoir de bon, et au contraire ne rien cacher de ce qu'elle renfermait de mauvais, afin de s'attirer le blâme de la communauté — qui seul est capable de briser l'ego, permettant à l'initié de découvrir la réalité de son être.
Liens
- [[sarraj]] — Même génération de codificateurs
- [[kalabadhi]] — al-Taʿarruf
- [[makki]] — Qūt al-Qulūb
- [[qushayri]] — Fréquentait la khānqāh de Sulamī
- [[../soufisme/shatahat]] — Samāʿ, voie du blâme, scandales initiatiques
ʿAbd al-Karīm al-Qushayrī (القشيري)
Source : Cours 47 — Institut ELI-K-SIR m. 1072 / 465 H
Profil
Auteur de l'ouvrage de référence al-Risāla (الرسالة — « le Traité »), manuel classique du soufisme sunnite. Profil analogue aux grandes figures de la codification : à la fois savant des sciences religieuses et initié à la voie.
Maître : Daqqāq
Il fut à la fois :
- l'élève (en sciences religieuses) de son maître Daqqāq
- le disciple soufi du même maître
- le gendre (il épousa la fille de Daqqāq)
- le successeur de Daqqāq
Œuvre
- Traités théologiques
- Commentaire mystique du Qurʾān (tafsīr)
- al-Risāla — son œuvre la plus célèbre, traité de référence du soufisme
Liens
- [[hujwiri]] — Contemporain, autre grand codificateur (Kashf al-Maḥjūb)
- [[../soufisme/rupture-exo-eso-codification]] — Phase de codification du soufisme
- [[../soufisme/formation-soufisme]] — Étapes historiques
ʿAlī al-Hujwirī (الهجويري)
Source : Cours 47 — Institut ELI-K-SIR m. 1071 / 463 H
Profil
Auteur du célèbre Kashf al-Maḥjūb (كشف المحجوب — « Dévoilement de ce qui est voilé »). Malgré son titre arabe, l'ouvrage est rédigé en persan — première grande exposition du soufisme en langue persane.
Biographie
- Originaire de l'actuel Afghanistan
- Capturé à Lahore (fin de vie) où il est mort
- Son tombeau à Lahore est aujourd'hui encore vénéré (lieu majeur du soufisme indo-pakistanais)
Originalités
- Très prudent sur les questions d'extase (shaṭaḥāt, wajd)
- L'un des rares soufis à recommander le célibat — originalité qui vient sans doute de sa propre expérience personnelle
Liens
- [[qushayri]] — Contemporain, autre grand codificateur (al-Risāla)
- [[../soufisme/shatahat]] — Question de l'extase, qu'il aborde avec prudence
- [[../soufisme/rupture-exo-eso-codification]] — Phase de codification
Abū Ḥāmid al-Ghazālī (أبو حامد الغزالي)
450H/1058 — 503H/1111 | Cours 49 — Institut ELI-K-SIR
Ḥujjat al-Islām (حجة الإسلام) — la Preuve de l'Islam
Nom complet : Abū Ḥāmid Muḥammad ibn Muḥammad aṭ-Ṭūsī al-Ghazālī, juriste shāfiʿite.
Biographie
- Né à Ṭūs (Khorassan, Iran) en 450H/1058
- Orphelin, élevé à Jurjān, puis études à Naysabūr auprès de l'imām al-Juwaynī (m. 477H)
- Nommé professeur à la Madrasa Niẓāmiyya de Bagdad en 484H par le ministre Niẓām al-Mulk
- Crise spirituelle vers 1095 (38 ans) : conflit entre raison et esprit, perte de la parole, incapacité d'enseigner
- Quitte Bagdad sous prétexte de pèlerinage, 11 ans d'errance entre Damas, Jérusalem, La Mecque, Alexandrie
- Rédige son chef-d'oeuvre Iḥyāʾ ʿUlūm al-Dīn durant cette retraite
- Retour à Ṭūs, construction d'un khānqāh (ermitage soufi خانقاه)
- Meurt à Ṭūs en 503H/1111
Les quatre doctrines de son temps
Al-Ghazālī identifie quatre voies de connaissance :
- La théologie dogmatique (kalām كلام) — logique et raison
- L'ésotérisme (bāṭiniyya باطنية) — fondé sur l'initiation
- La philosophie (falsafa فلسفة) — logique et démonstration
- Le soufisme (taṣawwuf تصوف) — dévoilement et témoignage (kashf كشف et mushāhada مشاهدة)
Il choisit le soufisme et l'inspiration (ilhām إلهام).
Combats intellectuels
Contre la philosophie
- Maqāṣid al-Falāsifa (مقاصد الفلاسفة) — Les intentions des philosophes
- Tahāfut al-Falāsifa (تهافت الفلاسفة) — L'incohérence des philosophes (1095) : 20 questions sur l'Homme, le monde et Dieu. Le monde est création récente, les corps rejoignent les âmes dans l'au-delà, Dieu connaît les particuliers.
Contre le bāṭinisme
- Les vices de l'ésotérisme et les vertus de l'exotérisme — défense du califat abbasside contre les Fatimides
Période soufie
Influences soufies omniprésentes : père proche du soufisme, tuteur soufi, frère soufi, Niẓām al-Mulk proche des soufis. Le soufisme n'est pas qu'un savoir théorique mais une pratique : renoncement (zuhd زهد), solitude (ʿuzla عزلة), errance.
Philosophie — vision de Dieu et du monde
- Dieu : unique, sans substance ni forme, omniprésent, omniscient, omnipotent
- L'univers soumis à l'intervention directe et constante de Dieu (refus de la causalité)
- L'être humain : âme immortelle + corps éphémère, naturellement plus proche du bien
- Connaissance : deux sources — humaine (perception, raison) et divine (révélation, inspiration)
- Le vrai savoir ne vient que du dévoilement (kashf), l'âme purifiée reçoit ce qui est gravé dans la mémoire divine
Code d'éthique de l'étudiant
- Se purifier avant la quête du savoir
- Renoncer au monde, finalité = l'au-delà
- Respecter les droits de l'enseignant
- Éviter les controverses doctrinales au début
- Maîtriser les fondamentaux : linguistique, tafsīr, ḥadīth, fiqh, kalām
- Étudier une science à fond avant de passer à une autre
- Viser l'éducation de l'âme et la proximité divine, non la célébrité
Oeuvres principales
- Iḥyāʾ ʿUlūm al-Dīn (إحياء علوم الدين) — Revivification des sciences de la foi (4 vol., ~1500 pages)
- Al-Munqidh min al-Ḍalāl (المنقذ من الضلال) — Erreur et délivrance
- Mishkāt al-Anwār (مشكاة الأنوار) — Le tabernacle des lumières
- Kīmiyāʾ al-Saʿāda (كيمياء السعادة) — L'alchimie du bonheur
- Minhāj al-ʿĀbidīn (منهاج العابدين) — La voie de la dévotion
- Al-Durra al-Fākhira (الدرة الفاخرة) — La perle précieuse
Sheikh Abū Muḥammad al-Kāzrounī : « Si toutes les sciences disparaissaient, elles seraient recomposées à partir d'al-Iḥyāʾ. »
Héritage
Il réconcilie la Sharīʿa et le soufisme, cristallise le soufisme comme facette à part entière de l'islam. Du point de vue juridique, il s'inscrit dans le cadre des ahl al-maqāṣid à la suite d'al-Juwaynī.
Liens
- [[../soufisme/formation-soufisme]] — Formation du soufisme
- [[../soufisme/concepts-cles-soufisme]] — Concepts-clés du soufisme
- [[junayd-baghdadi]] — Junayd, précurseur de la voie sobre
Muḥammad ibn ʿAbd Allāh ibn Massara al-Jabalī (محمد بن عبد الله بن مسرة الجبلي)
269H/883 — 319H/931 | Cours 46 — Institut ELI-K-SIR
Précurseur du soufisme andalou, né et mort à Cordoue.
Biographie
- Forme très tôt un petit cercle de disciples qu'il initie au zuhd (الزهد — ascétisme, renoncement aux biens terrestres)
- La situation politique à Cordoue le pousse à s'exiler à Médine et La Mecque
- Attend le règne de ʿAbd al-Raḥmān III pour revenir à Cordoue
- De ce voyage, il ramène l'enseignement et certains livres de Sahl al-Tustarī
- Meurt dans un ermitage dans la sierra de Cordoue
- Ses disciples sont persécutés après sa mort par les juristes cordouans
Influence
Sa doctrine a grandement influencé Ibn ʿArabī, grâce auquel ses écrits (fragmentaires) nous sont parvenus. Ibn ʿArabī le considère comme l'un des plus grands maîtres et tire profit de son livre sur la science des lettres (ʿilm al-ḥurūf علم الحروف).
L'école d'Alméria en Andalousie est la continuation de l'école d'Ibn Massara, qui introduit les oeuvres de Sahl al-Tustarī en Andalousie.
Liens
- [[../personnages/sahl-tustari]] — Sahl al-Tustarī, source d'enseignement
- [[../personnages/ibn-arabi]] — Ibn ʿArabī, héritier doctrinal
- [[../personnages/ibn-arif]] — Ibn al-ʿArīf, continuateur andalou
- [[../soufisme/formation-soufisme]] — Formation du soufisme
Ibn al-ʿArīf (ابن العريف)
483H/1088 — 536H/1141 | Cours 46 — Institut ELI-K-SIR
Abū l-ʿAbbās Aḥmad ibn Muḥammad ibn Mūsā ibn ʿAṭāʾ Allāh al-ʿArīf, fondateur de l'École Ésotérique d'Alméria.
Biographie
- Né à Alméria en 1088, d'un père originaire de Tanger (gardien nocturne, d'où le nom « fils du gardien »)
- Placé comme apprenti chez un tisserand mais manifeste une répugnance pour tout ce qui n'est pas l'étude du Coran et des traditions prophétiques
- Étudie la science religieuse, philologique et poétique — enseigne à Alméria, Saragosse et Valence
- Connu aussi pour son talent de calligraphe
- Alméria est le foyer du soufisme andalou ; Ibn al-ʿArīf s'y rattache
- Très nombreux disciples → le sultan almoravide ʿAlī le fait persécuter, dénoncé par le cadi d'Alméria, Ibn al-Aswad
- Envoyé enchaîné à Marrakech mais libéré rapidement et traité avec bienveillance
- Meurt peu après en 1141, possiblement empoisonné
Doctrine et oeuvre
- Saint, ascète et maître spirituel
- Prônait une christianisation de l'islam et une islamisation du christianisme (dialogue inter-traditionnel)
- Oeuvre principale : Maḥāsin al-Majālis (محاسن المجالس) — consacrée aux différentes demeures (manāzil منازل) de la vie spirituelle
- Ibn ʿArabī se réfère à cet ouvrage à plusieurs reprises
- Échange de lettres avec Ibn Barrajān (son maître probable), qui subit le même sort à Marrakech (emprisonné puis exécuté)
Liens
- [[../personnages/ibn-arabi]] — Ibn ʿArabī, héritier de son enseignement
- [[../personnages/ibn-massara]] — Ibn Massara, précurseur de l'école andalouse
- [[../soufisme/formation-soufisme]] — Formation du soufisme
ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī — عبد القادر الجيلاني
Source : Cours 39 — Institut ELI-K-SIR 1077 EC / 472 H — 1166 EC / 561 H
Muḥyī al-Dīn ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī — « le faucon gris de Dieu », fondateur de la Qādiriyya ([[../soufisme/qadiriyya]]), pôle spirituel de son époque.
Origine et signes d'enfance
- Né en 1077 au nord de l'Iran, région du Jīlān (bord de la mer Caspienne)
- Double descendance prophétique par al-Ḥasan et al-Ḥusayn, fils de ʿAlī et Fāṭima
- Légende : sortit du ventre de sa mère un jour de Ramaḍān, refusa de prendre le sein avant le coucher du soleil
- Visions spirituelles hors du commun dès l'enfance
Formation à Bagdad
- À 18 ans, suivant une indication intérieure, il part à Bagdad (l'année même où Ghazālī ([[ghazali]]) abandonnait sa chaire d'enseignant)
- Vit très pauvrement, sans domicile, cherchant sa nourriture dans les marchés
- Pratique intensément le dhikr et particulièrement le verset Coran 94/5-6 : « Avec la difficulté, la facilité. »
Sciences exotériques — 13 disciplines maîtrisées
Premiers maîtres : Abū al-Wafāʾ ibn ʿAqīl, Muḥammad ibn al-Ḥasan al-Baqlānī, Abū Zakariyyāʾ al-Tabrīzī.
- Exégèse, ḥadīth, sīra, théologie, fiqh, grammaire, récitation, philologie
- Jurisprudence ḥanbalite (capable aussi de rendre des avis chāfiʿites)
- Coran par cœur selon les 7 méthodes de récitation
Éveil à la voie
- Ḥammād al-Dabbās l'éveille : « Le plus court chemin qui mène l'homme à Dieu, c'est de L'aimer. »
- Reçoit l'initiation du shaykh Mubārak Saʿīd qui devient son guide spirituel
- Héritage spirituel : Shiblī → Junayd → Ḥasan al-Baṣrī → Prophète
Errance et retour
Sur indications de son guide, il quitte la ville et consacre ~20 ans à l'errance et à la retraite dans le désert (purification de l'âme).
Vers 1120, indication de revenir à Bagdad → devient prédicateur hors pair.
Le surnom Muḥyī al-Dīn (vivificateur de la religion)
Sur la route, il trouve un moribond étendu. À mesure qu'il s'approche, l'homme retrouve force et vigueur. L'inconnu : « Je suis la religion. Je serais demeurée inerte, expirante, si Dieu ne t'avait pas créé pour me porter secours. Tu es mon Muḥyī al-Dīn ! »
Maître à Bagdad (50 ans)
- Reçoit l'autorisation d'être maître spirituel de la ṭarīqa à laquelle il est rattaché
- Auditoires considérables → plusieurs déplacements du lieu d'enseignement
- Respect des califes et même des penseurs méfiants de la mystique
Anecdote des 100 savants
Une délégation de ~100 savants de Bagdad vient l'examiner. Quand chacun veut prendre la parole, aucun ne parvient à sortir un mot. Silence écrasant. Jīlānī prend alors la parole et donne à chacun l'explication juridique précise que celui-ci attendait sans pouvoir la formuler. → construction d'une vaste école + zāwiya.
Préceptes de la zāwiya
Humilité, tolérance, charité, pauvreté — offrandes entièrement affectées à l'accueil gratuit des élèves, nécessiteux et voyageurs.
Postérité
- Il ne fonda pas de son vivant une voie portant son nom
- Mort en 1166, hommage de tous les Bagdadis
- Ses 16 fils édifient près de la zāwiya une mosquée et un mausolée
- Le sirr (secret spirituel) fut transmis à travers la voie Qādiriyya ([[../soufisme/qadiriyya]])
- Diffusion : Moyen-Orient → Inde, Turkestan, Arabie, Égypte, Afrique du Nord, Asie, tout le continent africain
Voir aussi : [[../soufisme/qadiriyya]], [[abu-madyan]] (rencontre à ʿArafāt 561 H), [[ghazali]] (année 1095 parallèle), [[makki]], [[sahl-tustari]] (silsila Sālimiyya).
Sidī Abū Madyan Shuʿayb al-Maghribī (أبو مدين شعيب)
Source : Cours 47 — Institut ELI-K-SIR 510 H — 590 H (≈ 1126 – 1198 EC) — Al-Ghawth, « le Sauveur »
Identité
Nom complet : Shuʿayb ibn al-Ḥusayn al-Anṣārī al-Andalusī, dit Abū Madyan al-Maghribī.
Titres : Qutb al-Aqtāb (قطب الأقطاب — pôle des pôles), Sayyid al-Sādāt (maître des maîtres), al-Ghawth (الغوث — Sauveur, Grand Secours).
Origine et vie
Né dans la forteresse de Kantiliana (~30 km de Séville, route de Cordoue), début du VIᵉ siècle de l'Hégire. Généalogistes : parfois Anṣār de Médine, parfois lignée prophétique par l'imām al-Ḥusayn (sources égyptiennes, al-Shaʿrānī).
Il fut d'abord berger puis pêcheur à Ceuta, avant d'aller à Fès pour les sciences islamiques.
Fils Madyan
Son fils Madyan vint s'installer en Égypte l'année de la mort du père (selon Nābulsī) ; sa fille Fāṭima serait la mère du célèbre mystique de Tanta Sidī Aḥmad al-Badawī.
Chaînes de transmission
Ibn Ḥirzihim (Sidī Ḥarazem) — premier maître
m. 569 H / 1164 EC. Né à Fès, Abū l-Ḥassan ʿAlī Ibn Ḥirzihim. Défenseur d'al-Ghazālī et responsable en grande partie de la propagation de l'œuvre d'al-Ghazālī en Afrique du Nord (bien qu'il l'ait auparavant combattue). Enseignait à l'Université al-Qarawiyyīn de Fès. Critiqua l'orthodoxie stricte des Almoravides. Reçut l'enseignement d'Abū Muḥammad ibn Ṣāliḥ ibn Ḥirzihim (son oncle, m. 1112) qui avait pris d'al-Ghazālī.
Abū Madyan : « Je ne trouvais aucun maître en qui mon cœur pouvait se remettre en toute quiétude. Quand je recherchais ce maître, on m'orienta vers sidī Abū l-Ḥassan ibn Ḥarazim. » Il lui explique la Risāla d'al-Muḥāsibī en matière de soufisme, et lui fit apprendre les traditions de Tirmidhī.
Abū Yaʿzā — deuxième maître (éducateur)
Berbère, analphabète, végétarien, surnommé Yalnūr (« Possesseur de lumière »). Vivait parmi les bêtes sauvages. Abū Madyan raconte : il se rendit à la montagne Morjāne ; privé de nourriture pendant trois jours, il posa son visage où le Sheikh s'était assis et perdit la vue. Abū Yaʿzā posa sa main sur ses yeux et il recouvra la vue. Puis, sur sa poitrine : « Celui-ci produira une œuvre extraordinaire ! » Tombeau à Jabal Iruggan (Taghiya, Centre-Atlas, entre Rommani et Oulmès).
ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī
Lui transmit oralement un dhikr particulier et l'autorisa à éduquer et guider les gens. À la Mecque, il reçut de lui le manteau d'investiture et répandit la voie Qādiriyya.
Autre maître : Abū Shuʿayb al-Ṣanhājī.
Synthèse de trois courants
Abū Madyan Shuʿayb (m. 1198) est une source initiatique majeure du soufisme maghrébin, au carrefour de :
- l'école andalouse d'Almería (Ibn Barrajān, Ibn al-ʿArīf)
- le soufisme oriental, notamment al-Ghazālī via Ibn Ḥirzihim
- la lignée Qādiriyya via al-Jīlānī
Zāwiya de Béjaïa
Bien qu'appelé le Tlemcénien, il résida la plus longue partie de sa vie à Béjaïa — métropole et port principal de transit vers l'Orient (~100 000 habitants). Il y prodigua son enseignement et recueillit les pauvres.
Prédiction de Tlemcen
De passage à Tlemcen, des maîtres lui disent : « Tlemcen est déjà pleine, il n'y a plus de place pour d'autres maîtres. » Sortant sa main pleine de pétales de rose de son burnous, il les jette sur l'eau d'un verre plein qu'ils lui présentaient : les pétales flottent sans faire déborder. Il dit : « Je reviendrai comme la couronne de Tlemcen » — prédiction réalisée à sa mort.
Doctrine
« L'amour est ma monture, la connaissance mon crédo et le Tawḥīd mon but (ma station finale). » « Allah, dis ! Et délaisse l'existence et tout ce qu'elle contient. » « Si le serviteur oublie Dieu ne serait-ce que le temps d'un clin d'œil, il mérite d'être châtié. »
Le Tawḥīd chez lui
« Le Tawḥīd est le principe sans branche, il est le terme des stations et des états spirituels. Que peut-il y avoir au-delà de la Vérité si ce n'est l'égarement ! »
Les 3 signes de sincérité
- Signe de sincérité de l'aspiration : fuir les créatures
- Signe de sa fuite sincère : intensité de son orientation vers Dieu
- Signe de la sincérité de l'orientation : retour vers la création (état des héritiers du Prophète)
« L'Ikhlāṣ consiste à quitter les créatures pour se consacrer à Dieu. »
Hittîn et Ibn ʿArabī
Participa à la bataille de Ḥiṭṭīn sous Ṣalāḥ al-Dīn (reprise de Jérusalem). Il eut un bras sectionné ; en reconnaissance, reçut une donation à perpétuité à Damas (porte des Maghrébins) — détenue jusqu'à l'annexion par l'État d'Israël.
Ibn ʿArabī le nomme « maître des maîtres » :
« Notre maître Abū Madyan contemplait Dieu de ses yeux et de son cœur en permanence. » « Il fait partie des dix-huit âmes qui manifestent l'ordre divin par l'ordre divin. »
Vision à la montagne Qāf (Futūḥāt Makkiyya)
Ibn ʿArabī rencontre un Abdāl à la montagne Qāf qui, apprenant qu'ils viennent de Béjaïa, demande des nouvelles d'Abū Madyan : « Ils le disent : Par Allah, hérétique. » — « Par Allah, il fait partie de ceux que Dieu a pris comme proches. Ne le détestent que les mécréants et les hypocrites. »
Les Trois Royaumes (dialogue avec al-Ghazālī)
Al-Shaʿrānī rapporte un songe de pieux voyant Abū Madyan auprès d'al-Ghazālī qui lui demande : « Quel est le secret de ton Tawḥīd ? »
Réponse : « Mon secret est dissimulé par les secrets se trouvant dans la mer divine […]. Ils évoluent au sein de la vie éternelle et, au moyen de son secret, ils volent parmi les décrets du royaume céleste (Malakūt) et se distraient au sein du monde intermédiaire de la puissance (Jabarūt). Ils sont parés des Noms et attributs divins à leur égard lors de leur contemplation de l'Essence sanctissime. »
Correspondance cosmologique :
- Malakūt (royaume céleste) — secrets divins
- Jabarūt (monde intermédiaire de la puissance) — décrets
- Mulk / Nāsūt (royaume sensible)
Station polaire
Il accéda à la fonction polaire (Quṭb) une à deux heures avant de mourir. Son nom fut alors ʿAbd al-Ilāh. La fonction d'imām de droite (correspondant au nom ʿAbd al-Rabb) fut transmise à un homme de Bagdad nommé ʿAbd al-Wahhāb.
Disciples et diffusion
- Ibn ʿArabī (n'était pas son disciple physique mais l'héritier spirituel)
- Sidī ʿAbd al-Razzāq (inhumé à Alexandrie)
- Sidī Abū Saʿīd al-Bājī
- Sidī Abū Muḥammad al-Mahdawī (Tunis)
- Sidī Abū l-Ḥajjāj al-Uqṣurī (Luxor)
- Sidī Ibn Mashīsh (via transmission subtile) — voir [[ibn-mashish]]
- Sidī Aḥmad al-Khazrī (Andalousie)
Voie diffusée : Anatolie, Afghanistan, Inde, Afrique du Nord et de l'Ouest, Yémen, Mecque, Égypte, Iran.
Mort
Transféré de Béjaïa vers Marrakech sur ordre du sultan (calomnies à la cour almohade). En route, à al-Eubbād (près de Tlemcen), il demande le nom du lieu :
« Il convient parfaitement au repos éternel. »
Il mourut en prononçant le Nom d'Allah. Certains disent que son dernier mot fut al-Ḥaqq (الحق).
Poésie — Mā ladhatu al-ʿAysh! (« Il n'est de plaisir réel en cette vie »)
Célèbre poème de 12 vers sur la compagnie des Fuqarāʾ (initiés) :
- Il n'est de plaisir réel en cette vie qu'en compagnie des initiés (Fuqarāʾ). Ce sont eux les Sultans, les Seigneurs et les Princes.
- Accompagne-les ; observe les convenances dans leurs séances. Renonce à tes prétentions, qu'importe s'ils te laissent en arrière.
- Profite de l'instant et sois en permanence présent avec eux.
- Garde le silence, à moins qu'on te sollicite ; alors réponds : « Je ne détiens nul savoir » — couvre-toi du voile de l'ignorance.
- Ne vois de défauts qu'en toi-même.
- Baisse la tête ; repens-toi sans raison particulière.
- Si de ta part surgit un tort, reconnais-le.
- Dis : votre humble serviteur mérite votre pardon. Ô Fuqarāʾ !
- Être magnanime, en eux, est une nature — ne crains ni réprimande ni tort.
- Excuse en permanence tes frères.
- Observe les états du Maître.
- Fais preuve d'entrain et mets-toi à son service.
Liens
- [[ibn-mashish]] — Héritier subtil, maître du Shādhilī
- [[ghazali]] — Influence majeure via Ibn Ḥirzihim
- [[ibn-arabi]] — Nomme Abū Madyan « maître des maîtres »
- [[ibn-arif]] — École d'Almería (influence andalouse)
- [[../soufisme/shadhiliyya]] — Racine chérifienne via Ibn Mashīsh → Shādhilī
- [[../concepts/wahdat-al-wujud]] — Annoncée par son Tawḥīd
Muḥyī al-Dīn Ibn ʿArabī (محيي الدين بن عربي)
560H/1165 — 638H/1241 | Cours 41 — Institut ELI-K-SIR
Al-Shaykh al-Akbar (الشيخ الأكبر) — « Le plus grand maître » Sceau de la sainteté muḥammadienne (khātam al-wilāya al-muḥammadiyya خاتم الولاية المحمدية)
Nom complet : Muḥyī al-Dīn Abū Bakr Muḥammad ibn ʿAlī ibn ʿArabī al-Ḥātimī, d'origine arabe yéménite (famille des Ṭayy).
Biographie
Jeunesse en Andalousie
- Né à Murcie en 560H, famille installée à Séville en 568H
- Apprend le Coran auprès d'al-Khayyāṭ, son voisin
- Avant 20 ans, une khalwa de 14 mois lui octroie le Fatḥ (الفتح — l'ouverture spirituelle)
- Conversion radicale : jette la coupe de vin lors d'un banquet, se retire dans un cimetière
Premier maître : Sīdnā ʿĪsā (عليه السلام)
Sa conversion s'opère auprès de son premier maître, le Christ. Il lui ordonne le renoncement (zuhd زهد) et le dépouillement (tajrīd تجريد).
Formation spirituelle
- Abū Jaʿfar Aḥmad al-Uryabī : premier vrai maître spirituel, analphabète. Lui transmet le dhikr « Allāh » et le conseil : « Ferme ta porte, romps les liens, tiens compagnie au Généreux »
- Étudie les oeuvres d'Ibn ʿArīf et d'Ibn Massara
- Yaʿqūb al-Kūmī : compagnon d'Abū Madyan pendant 18 ans
- Reçoit la khirqa Khāḍiriyya à Séville (592) et à Mossoul (601)
- Suit le sheikh al-Mirtūlī : méthode de mortification de l'âme (murāqaba مراقبة)
Dates clés
- 586H Cordoue : vision de tous les prophètes et envoyés réunis
- 589H Quitte l'Andalousie, contemplation à Algésiras
- 590H Tunis : séjour auprès d'al-Mahdawī, atteint « la Terre de la Réalité »
- 592-595H Fès : réalise la station de la « Face sans nuque » à la mosquée al-Azhar
- 597H Entre Salé et Marrakech : accède au maqām al-Qurba (مقام القربة — station de la proximité)
- 598H La Mecque : investiture — se voit assisté du Sceau de la sainteté universelle (Jésus)
- S'installe définitivement à Damas, où il meurt en 638H/1241
Les Futūḥāt al-Makkiyya (الفتوحات المكية)
Les Ouvertures mecquoises — oeuvre-somme née à La Mecque lors d'un dialogue muet avec un jouvenceau (la Kaʿba personnifiée) : « Regarde les détails de ma constitution... Ce que tu constates en moi, mets-le dans ton livre ».
Ibn ʿArabī affirme que les Futūḥāt ont été écrites sous dictée divine, projection seigneuriale ou souffle spirituel.
Doctrine centrale
- Waḥdat al-Wujūd (وحدة الوجود) — L'Unicité de l'Être
- Al-Ḥaqīqa al-Muḥammadiyya (الحقيقة المحمدية) — La Réalité muḥammadienne
Sa voie
- Dhikr du Nom Allāh (ذكر الاسم الله)
- Muḥāsaba (محاسبة — surveillance de l'âme)
- Déconseille le samāʿ (سماع) surtout aux débutants
Ses compagnons les plus proches
Badr al-Ḥabashī, Ismāʿīl ibn Sawdakīn, Ṣadr al-Dīn al-Qūnawī, Ibn Sabʿīn, Ibn Hūd, al-Ḥarralī
Héritage akbarien
La conscience de l'importance de l'oeuvre akbarienne est portée par l'Émir Abdelkader, Tantāwī, Abderrahman Elish el-Kebir. Ce dernier, au Caire, forme le suédois Ivan Aguéli qui entre en contact avec René Guénon à Paris → naissance des études akbariennes en français avec Michel Vâlsan et ses disciples.
Liens
- [[../soufisme/naqshbandiyya]] — La Naqshbandiyya
- [[../soufisme/formation-soufisme]] — Formation du soufisme
- [[ibn-arif]] — Ibn al-ʿArīf, maître andalou
- [[ibn-massara]] — Ibn Massara, précurseur andalou
- [[../soufisme/khalwa-retraite-spirituelle]] — La Khalwa
Sidī ʿAbd al-Salām ibn Mashīsh (ابن مشيش)
Source : Cours 47 — Institut ELI-K-SIR 559 H / 1163 — 626 H / 1228
Identité
Nom complet : ʿAbd al-Salām ibn Mashīsh ibn sidna Abī Bakr al-Ḥassanī al-Idrīsī. Sharīf (descendant du Prophète), descendant d'Idrīs Iᵉʳ qui au IIᵉ siècle de l'Hégire se réfugia au Maroc pour fuir le massacre des siens. Sa lignée remonte à l'imām al-Ḥasan al-Sibṭ fils de sidnā ʿAlī et Sayyida Fāṭima.
« Il était l'enseignant des gens de l'Orient et de l'Occident. Il est un des moyens de parvenir au But pour ceux qui le désirent… Il unissait les sciences de la Loi sacrée et de la Réalité ultime. »
Il fut l'un des premiers maghrébins à unir une filiation soufie et chérifienne — avant lui, les maîtres sous les Almoravides et Almohades (cités par al-Tamīmī dans son Mustafād et Ibn al-Zayyāt dans son Tashawwuf) représentent un héritage oriental et berbère, et très peu sont Chérifs.
Formation
- À 12 ans : connaît par cœur les sept lectures du Coran (qirāʾāt)
- Apprend le fiqh mālikite selon la Mudawwana auprès du Sheikh al-Ḥajj Aḥmad
- Reçoit un enseignement spirituel d'ordre initiatique du Sheikh ʿAbd al-Raḥmān al-Madanī dit al-Zayyāt
- Maître subtil (non rencontré physiquement) : sidī Abū Madyan al-Ghawth de Béjaïa (l'influence décisive)
Prodige à sa naissance
Le jour de sa naissance, sidī ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī (pôle de l'Orient) entendit une voix :
« Ô ʿAbd al-Qādir retire ton pied des gens de l'Occident, le pôle de l'Occident vient de naître. »
Al-Jīlānī se rendit à la montagne al-ʿAlam (Occident) ; il vint voir le père, prit le nouveau-né, le lava et fit des prières pour lui.
Disciple unique : Abū l-Ḥasan al-Shādhilī
Sidī ʿAlī al-Ghumārī, descendant d'Idrīs II, plus connu sous le nom d'Abū l-Ḥassan al-Shādhilī, fut son unique disciple. Sa quête du maître le mena à Bagdad, où le Sheikh al-Wāsiṭī lui indiqua que le maître cherché était chez lui (au Maroc). Il retourna et resta auprès d'ibn Mashīsh jusqu'à l'illumination intérieure.
« Un arbre protégé vaut mieux qu'un jardin abandonné » — réponse d'ibn Mashīsh, interrogé sur le fait qu'il n'a qu'un seul disciple.
Les premiers échanges portaient sur la prière qui porte aujourd'hui encore le nom du maître (Ṣalāt al-Mashīshiyya).
Conseils de départ au Shādhilī
« Ô ʿAlī, Allah Allah consacre-toi à Allah et à son invocation, quant aux gens méfie-toi d'eux : il s'agit là des mentions et ton cœur de leurs idoles. Respecte rigoureusement les rites obligatoires. Tu as atteint la sainteté parfaite. N'accuse Dieu d'aucune chose, pense du bien de Lui en toute chose et ne préfère ta personne à Dieu sous aucune condition. »
Dialogue emblématique
- Shādhilī demande : « Quelles sont les formules propres aux hommes réalisés ? »
- Ibn Mashīsh : « Tu dois éliminer tes désirs personnels et aimer le Seigneur. L'amour refuse que l'amant se consacre à un autre que l'Aimé. »
- Maître : « Ô Abū l-Ḥassan, avec quoi rencontreras-tu Dieu ? » — « Avec ma pauvreté (faqr). »
- « Par Dieu, si tu rencontres Dieu avec ta pauvreté, tu Le rencontreras avec l'idole suprême. Dieu se rencontre avec Dieu, non avec quelque chose d'autre que Lui. »
Vertus prônées
- Détachement à l'égard de toute chose
- Amour de Dieu
- Enrichissement (indépendance) par Dieu
- Sincérité dans la dévotion (ikhlāṣ)
- Certitude (yaqīn) dans les jugements du Seigneur
- Résignation devant les décisions divines
- Renoncement au monde (zuhd)
- Tawakkul — abandon confiant à la volonté divine
- Observance des rites obligatoires
- Éloignement des interdits
- Silence sur l'inapproprié
- Scrupule (waraʿ) — éviter tout ce qui distrait de Lui
Deux fautes rarement effacées
- Se mettre en colère contre le destin voulu par Dieu
- Être injuste envers les serviteurs de Dieu
Deux bonnes actions rarement effacées
- La résignation face au destin divin
- Le pardon envers les serviteurs de Dieu
La Ṣalāt al-Mashīshiyya
Prière composée par ibn Mashīsh, abondamment commentée dans les branches de la Shādhiliyya. Commentateurs : al-Kharrūbī, al-Mirghanī, Ibn ʿAjība, Yūsuf al-Ziyyātī, Muḥammad al-Fāssī, Muḥammad al-ʿAyāshī, Aḥmad al-Wazīr, Kamāl al-Dīn al-Bakrī, ʿAbd al-Salām ibn Hamdūn al-Bannānī, Muḥammad al-Harrāq, Muḥammad al-Khumsī al-Zarwīlī, ʿAbd al-Qādir al-Kīlānī, ʿAbd al-ʿAzīz al-Dabbāgh…
Martyre (626 H / 1228)
Ibn Mashīsh sortit de sa retraite pour combattre Ibn Abī l-Ṭawājīn, un faux prophète qui avait l'influence sur certaines personnes — gouverneur du sultan almohade Yaḥyā. La période historique marque la décadence almohade (défaite de Las Navas de Tolosa en Espagne).
Le charlatan envoya un groupe tendre une embuscade. Ibn Mashīsh fut tué au moment de faire ses ablutions pour la prière de l'aube. Inhumé sur la montagne al-ʿAlam près de Tétouan.
« Celui qui visite ma sépulture, Allah interdira son corps au feu. »
Son mausolée est un lieu d'exaucement des prières, équivalent à celui de l'imām al-Shāfiʿī au Caire :
Demande au nom du secret d'Ibn Mashīsh et dis ce que tu veux Tu l'obtiendras même si cela semble loin de toi.
Référence
- Mme Zakia Zouanat, Ibn Mashīsh maître d'al-Shādhilī (travail magistral)
Liens
- [[abu-madyan]] — Maître subtil d'Ibn Mashīsh
- [[../soufisme/compagnonnage-confrerisme]] — Relation maître-disciple unique
- [[../soufisme/maitre-spirituel]] — Modèle d'éducation initiatique
- Liaison à Abū l-Ḥassan al-Shādhilī — fondateur de la Shādhiliyya (voir [[../soufisme/shadhiliyya]])
Sidī Abū l-Ḥasan al-Shādhilī (أبو الحسن الشاذلي)
Source : Cours 40 — Institut ELI-K-SIR 591 H — 656 H (≈ 1196 – 1258 EC) — Fondateur de la Shādhiliyya
Identité
Nom complet : sidī Abū l-Ḥasan ʿAlī al-Shādhilī al-Ḥasanī. Sharīf descendant de l'imām al-Ḥasan. Né à Ghumāra (nord du Maroc actuel).
Biographie de référence : ibn Ṣabbāgh, Durrat al-Asrār wa Tuḥfat al-Abrār (« La Perle des secrets »).
Origine du nom al-Shādhilī
Dialogue intérieur :
— Ô mon Seigneur, pourquoi m'as-tu nommé al-Shādhilī, alors que je ne suis pas du village de Shādhila ? — Ô ʿAlī, je ne t'ai pas appelé par le nom al-Shādhilī. En vérité, tu es shādh-dhun lī (شاذ لي) : « isolé solitaire pour Moi » ; c'est-à-dire que tu es dédié exclusivement à Mon Service et Mon Amour (li-khidmatī wa maḥabbatī).
Quête du Pôle et rencontre d'Ibn Mashīsh
« En arrivant en Iraq, je rencontrai le Cheikh pieux Abū al-Fatāḥ al-Wāsiṭī, un homme comme je n'en ai jamais vu de semblable en Iraq. Ma quête était la recherche du Pôle (Quṭb). Un des Saints me dit : Es-tu en train de chercher le Pôle en Iraq alors qu'il se trouve dans ton pays ? Retourne dans ton pays et tu le trouveras. » Une version dit : celui que tu cherches se trouve chez toi — signifiant « en toi ».
Il retourna au Maghreb et rencontra son Instructeur : Abū Muḥammad ʿAbd al-Salām ibn Mashīsh al-Sharīf al-Ḥasanī (voir [[ibn-mashish]]).
Rencontre avec al-Khiḍr
À Tunis, jeune : grande famine, hommes mourants dans les marchés. Il se dit : « Si j'avais de quoi acheter du pain pour tous ces gens… » — voix intérieure : « Prends ce qui est dans ta poche. » — il y trouve de la monnaie. Le boulanger trouve les pièces fausses : « Elles sont marocaines, et vous les marocains, vous pratiquez l'alchimie ! » Un homme à la porte authentifie les pièces.
Le vendredi suivant, à la mosquée de la Zaytūna (près de la coupole du côté est) : l'homme le salue :
— Ô ʿAlī, tu as dit : si j'avais de quoi nourrir ces gens affamés, je l'aurais fait. Tu présumais être plus généreux qu'Allah envers ses créatures. S'Il l'avait voulu, Il les aurait nourries car Il est plus Savant de leur bien-être que toi. — Ô mon Maître, par Allah, qui es-tu ? — Je suis Aḥmad al-Khiḍr. J'étais en Chine, et l'on m'a dit : Pars et secours mon Saint ʿAlī à Tunis.
Principe : la Loi prime sur le dévoilement
« Lorsqu'un dévoilement vient en contradiction avec le Livre et la sunna, privilégie ces deux derniers et renonce à ton dévoilement. Ensuite, dis-toi : Allah a confirmé fermement l'infaillibilité du Livre et de la sunna, ce qu'Il n'a pas fait pour le dévoilement, l'intuition ou la contemplation si ce n'est lorsqu'ils sont conformes au Livre et à la sunna. »
« Quand arrivera l'Heure ? — Je ne m'en soucie pas, l'essentiel est d'aimer Allah et Son Prophète car l'homme sera ressuscité avec ceux qu'il aime. »
Premier compagnon — Abū Muḥammad al-Ḥabībī
Premier à devenir son compagnon à Shādhila. Dévoilement intuitif (mukāshif). À Tunis, assistait à l'assemblée d'Abū Ḥafṣ al-Jāsūs. Pratiqua avec lui la khalwa au mont Zaghouan.
Démêlés avec Ibn al-Barāʾ (chef des juges)
Quand de nombreux disciples rejoignirent le Shādhilī, Abū l-Qāsim ibn al-Barāʾ (qāḍī al-jamāʿa) tenta de lui chercher querelle auprès du Sultan Abū Zakariyyāʾ. Le Sultan convoqua un groupe de fuqahāʾ dans la Qaṣbah. Le Shādhilī, questionné sur sa généalogie et toutes les sciences acquises, les réduisit au silence ; sur les fondements des sciences initiatiques, ils ne purent répondre.
Sultan à Ibn al-Barāʾ : « Cet homme fait partie des plus grands Saints, tu n'as aucun pouvoir sur lui ! »
Alors, le mur se fissura dans chacune des directions qu'il pointait du doigt — il demanda une cruche, de l'eau et un tapis et se tourna intérieurement (tawajjaha) vers Allah.
Arrivée en Égypte et fonction polaire
Alexandrie (détenu sur ordre du Sultan à cause d'une attestation d'Ibn al-Barāʾ). Les chefs des tribus nomades viennent le voir : il voyage au Caire, conduit à la Citadelle, convoqué devant le Sultan. Affaire close : il intercède pour les tribus.
L'investiture polaire
Le Cheikh vit le Prophète en rêve :
— Ô ʿAlī, migre (intaqil) vers l'Égypte et là-bas, élève et instruis quarante Sincères (arbaʿīn ṣiddīqan). — Ô mon maître, la chaleur est intense ! — Des nuages te feront de l'ombre. — Je crains la soif. — Le ciel pleuvra pour toi chaque jour avant que tu ne passes.
En route avec sidī Abū ʿAlī ibn al-Sammāt. Abū ʿAlī vit l'Envoyé d'Allah qui lui dit :
« Ô Yūnes, Abū l-Ḥajjāj al-Uqṣurī était en terre d'Égypte et était le Quṭb de son temps. La nuit dernière, il est mort et Allah lui a donné comme successeur Abū l-Ḥassan Shādhilī. »
Abū ʿAlī vint lui prêter allégeance au Pôle. Arrivée à Alexandrie :
« Ô gens de cette contrée, si vous saviez qui est celui qui se présente à vous dans sa caravane, vous embrasseriez le pied de son chameau ! La baraka se présente à vous ! »
À Alexandrie — résidence
Installé dans une tour de flanquement du Sultan (legs religieux), partie basse pour animaux et eau, partie médiane pour les pauvres et une mosquée, partie haute : ses appartements et famille. Se maria ; enfants :
- Shihāb al-Dīn Aḥmad
- Abū l-Ḥasan ʿAlī
- Abū ʿAbdallāh Muḥammad Sharaf al-Dīn
- Filles, dont Zaynab, ʿArīfat al-Khayr
Partait certaines années faire le pèlerinage.
Liens
- [[ibn-mashish]] — Maître initiateur unique
- [[abu-madyan]] — Source initiatique en amont (Ibn Mashīsh ↔ Abū Madyan)
- [[../soufisme/shadhiliyya]] — La voie qu'il a fondée
- [[../soufisme/maitre-spirituel]] — Primauté de la Loi sur le dévoilement
- [[../soufisme/voie-mohammadiya]] — Intaqil, quarante ṣiddīqān
Jalāl al-Dīn Rūmī — جلال الدين الرومي
Source : Cours 39 — Institut ELI-K-SIR 1207 EC / Balkh (naissance en 1216 selon le cours — date sujette à débat) — 1273 EC / Konya
Mawlānā Jalāl al-Dīn Rūmī, fondateur de la Mawlawiyya ([[../soufisme/mawlawiyya]]), figure centrale de la mystique et de la littérature persane du XIIIᵉ siècle.
Origine et migration
- Famille originaire d'Asie centrale, actuel Afghanistan
- Père : Bahāʾ al-Dīn Walad
- La menace mongole pèse sur le monde musulman
- Migration familiale : Afghanistan → Mecque → Damas (13 années de migrations)
- Installation à Konya (Anatolie) — y passe le reste de sa vie
Formation
- Formé par son père : Coran, sciences religieuses → faqīh muftī
- Délivre des avis juridiques et conseille en matière de vie sociale
- 1224 : mariage ; plusieurs enfants, dont Sulṭān Walad — futur hagiographe, successeur et codificateur de la Mawlawiyya et des rites des derviches tourneurs
Premier maître mystique
Burhān al-Dīn — 9 ans d'enseignement. À sa mort en 1240, Rūmī peut être considéré comme un maître.
Shams al-Dīn al-Tabrīzī — le grand événement (1244)
Rencontre en novembre 1244 — choc. Personnage peu connu à son époque. Dès leur première rencontre, Shams met Rūmī en khalwa de 40 jours.
Relation extatique de 4 ans pendant lesquels Rūmī abandonne son enseignement pour ne se consacrer qu'à Shams.
- Shams initie Rūmī au samāʿ (concert spirituel) — pratique controversée à l'intérieur même du soufisme
- Rūmī avait une fille, Kīmiyā, que Shams épouse
- Première disparition de Shams → part à Damas ; Sulṭān Walad va le chercher et le convainc de revenir
- Seconde disparition — cette fois définitive
- Pédagogie éducative : l'autonomie du disciple qui doit désormais chercher son maître en lui et non hors de lui
Œuvre poétique
Absence de Shams compensée par l'écriture.
| Œuvre | Nature |
|---|---|
| Dīwān-e Shams | Grand recueil de poèmes composés pour Shams |
| Mathnawī (Masnavi) | Œuvre majeure — écrite sous l'incitation de Ḥusām al-Dīn Chelebi |
| Fīhi mā fīhi (Le Livre du dedans) | Entretiens libres notés par ses disciples |
| Rubāʿiyyāt | Quatrains |
| Lettres | Correspondance |
Toute son œuvre a été écrite en persan.
Rūmī était également musicien et danseur.
Successions
- Ṣalāḥ al-Dīn Zarkūb (m. 1258) — premier successeur, considéré par Rūmī comme le Pôle et le remplaçant de Shams
- Ḥusām al-Dīn Chelebi — éduque les disciples après Ṣalāḥ al-Dīn ; pousse Rūmī à écrire le Mathnawī
Mort et postérité
- 1273 : Rūmī s'éteint à Konya
- Ses fils et disciples fondent la Mawlawiyya ([[../soufisme/mawlawiyya]])
- Ordre particulièrement hiérarchisé → s'adapta parfaitement au cadre ottoman
- Essentiellement circonscrite à la Turquie
- Après la chute du Califat et l'avènement de Kemal Atatürk : la Mawlawiyya devra se dissimuler sous des atours de folklore pour touristes ; conservant néanmoins un rôle social important
- Œuvre répandue dans le monde entier — on a presque oublié ses origines musulmanes
Voir aussi : [[../soufisme/mawlawiyya]], [[../soufisme/regles-fondamentales]] (40 règles de Shams Tabrīzī, 10 règles de Rūmī), [[abd-al-qadir-jilani]], [[../soufisme/compagnonnage-confrerisme]].
Aḥmad Zarrūq — أحمد زرّوق
Source : Cours 50 — Institut ELI-K-SIR
Abū al-ʿAbbās Mawlānā Aḥmad ibn Aḥmad ibn Muḥammad ibn ʿĪsā al-Burnūsī al-Fāsī, connu sous le nom de Zarrūq — surnom qui lui vient, dit-on, de la couleur bleue (azraq) de ses yeux.
- Naissance : jeudi à l'aube du 28 Muḥarram 846 H à Fès (Maroc)
- Décès : 18 Ṣafar 899 H / 1493 EC dans la région de Tripoli — enterré à Masrāta (Libye)
- Il vécut 53 ans (et non 63 comme parfois rapporté — les dates indiquent la valeur exacte)
- « Source et confluent des sciences et des connaissances »
Formation
Orphelin tôt, il fut élevé par sa grand-mère qui veilla sur son éducation et l'emmenait au majliss de son cheikh Sīdī Aḥmad Āl ʿAbdūs en compagnie de ses sœurs Fāṭima et Umm Hāniʾ.
- Apprit rapidement le Coran
- À 16 ans : maîtrise de la métaphysique (Tawḥīd) et du Fiqh
- Étudie à la Qarawiyyīn de Fès
- Entre dans la voie par Mawlānā ʿAbd Allāh al-Makkī
- En Égypte, se place sous la direction de Sīdī al-Ḥaḍramī → illumination suprême
- Enseigne à al-Azhar (jusqu'à 6000 auditeurs à ses cours)
En Algérie : fréquenta Sīdī ʿAbd al-Raḥmān al-Thaʿālibī et Sīdī Yaḥyā al-ʿĪdalī en Kabylie ; visita à Tlemcen le tombeau d'Abū Madyān ([[abu-madyan]]).
Dès 873 H, voyages en Orient — rencontre Muḥammad al-Qurshī, Aḥmad Shāwī, Muḥyī al-Dīn al-Dimashqī, ʿAbd al-Raḥmān al-Qabānī (auprès de qui il lut la Risāla de al-Qushayrī), Ibrāhīm al-Damīrī, etc. Rencontre d'al-Sakhāwī à la Mecque en 894 H.
Œuvre
Innombrable. Parmi les ouvrages :
- Commentaire du Coran
- Commentaire de la Risāla d'Ibn Abī Zayd al-Qayrawānī
- Trois commentaires de la Qurṭubiyya
- Trente-six commentaires des Ḥikam d'Ibn ʿAṭāʾ Allāh
- Commentaires des Noms divins et des Dalāʾil al-Khayrāt
- Qawāʿid al-Taṣawwuf — fondements du soufisme (16 sections, 217 fondements — voir [[../soufisme/regles-fondamentales]])
- Livre sur les cinq crédos
Enseignement et karāmāt
À Tripoli, il développa la Ṭarīqa Shādhiliyya et la science de la Sunna. Il se rattachait au seigneur des Envoyés et s'effaçait en disant, en attrapant sa barbe : « Il n'y a pas de maître derrière cette barbe. »
Karāma des voleurs de Tripoli : arrêté avec ses disciples par une tribu de pillards qui exigeait qu'il enlève son pantalon ; devant son refus, il demanda à la terre de les avaler, ce qu'elle fit. Les voleurs se repentirent ; leurs descendants devinrent les serviteurs de la zāwiya Zarrūqiyya.
Principaux disciples
- l-Imām al-Qasṭallānī — auteur d'Irshād al-Sārī (commentaire de Boukhārī)
- al-Ḥaṭṭāb al-Kabīr — commentateur du Mukhtaṣar Khalīl
- Zayn al-Dīn du Hijāz (résidait à la Mecque)
- ʿAbd al-Wahhāb al-Shaʿrānī ([[sharani]]) — ne le connut pas physiquement, mais étudia son œuvre
- Sīdī Ṭāhir ibn Ziyād al-Zawāwī, dit « petit Zarrūq »
- Sīdī ʿAbd al-Salām al-Asmar al-Fītūrī de Libye (enterré à Zlīten)
- Abū al-ʿAbbās Aḥmad ibn Yūsuf al-Rashādī — diffuseur en Algérie et au Maroc
- Shams al-Dīn al-Laqqānī — son successeur auprès des disciples libyens
Voir aussi : [[../soufisme/regles-fondamentales]] (217 fondements de Zarrūq — Cours 29), [[../soufisme/shadhiliyya]], [[sharani]], [[abu-madyan]], [[qushayri]].
ʿAlī al-Khawwāṣ al-Burullusī — علي الخواص البرلسي
Source : Cours 50 — Institut ELI-K-SIR
Sīdī ʿAlī al-Khawwāṣ al-Burullusī — Pôle des connaissants réalisés, maître accompli de ʿAbd al-Wahhāb al-Shaʿrānī ([[sharani]]).
Personne extraordinaire et rare, vivant au IXᵉ siècle H / XVIᵉ siècle EC — l'époque de l'apogée de l'Empire ottoman (Selim Iᵉʳ, Soliman le Magnifique), âge d'or du soufisme jusqu'au XVIIIᵉ siècle.
- Originaire de Burullus (région de Tanta, Égypte)
- Illettré — ne lisait ni n'écrivait
- Maqām et maison-atelier au quartier al-Ḥussayniyya, juste à la sortie de Bāb al-Futūḥ au Caire
Portrait spirituel
Dévoilement depuis la Table Gardée (al-Lawḥ al-Maḥfūẓ) — son enseignement de la voie était « comme une mer abondante ». Il commentait les significations du Coran et de la Sunna de manière étonnante, même pour les savants, malgré son analphabétisme.
Grand akbarien : il commentait les œuvres d'Ibn ʿArabī ([[ibn-arabi]]) et en transmit l'amour à son disciple Shaʿrānī.
Pouvoir de guérison : « Quiconque désire guérir, qu'il ne mange ni ne boive si ce n'est par besoin et en petite quantité. » Il citait Jaʿfar al-Ṣādiq : « Le Livre d'Allāh a synthétisé toute la médecine en trois mots — Mangez et buvez sans gaspiller » (Coran 7, al-Aʿrāf).
Sa doctrine du travail manuel
Il ouvrit un magasin où il vendit huiles puis osier jusqu'à sa mort — il mourut en travaillant de ses mains. Marchand ambulant, il vendait savon, sycomores, pâte de dattes.
Il disait :
« Les artisans et les ouvriers possèdent le plus haut degré auprès d'Allāh, ils sont plus utiles que les éteints en Dieu, car ils fournissent de quoi vivre. »
Hadith qu'il aimait : « Aucune subsistance n'est meilleure que celle produite par son propre travail » — le Prophète David se nourrissait de son travail malgré royauté et prophétie.
Il respectait particulièrement distributeurs d'eau, cuisiniers, potiers, passeurs du Nil, marchands ambulants — priait pour eux.
Pédagogie avec Shaʿrānī
Première instruction : vendre sa bibliothèque (une des plus rares de l'époque) et en donner le produit aux indigents :
« Ce que je désire, c'est que la science et l'expérience que véhiculent ces livres ne soient pas sur les étagères de ta bibliothèque, mais dans ton cœur. »
Deuxième : rompre avec le monde, s'isoler pour se consacrer au dhikr.
Troisième : ne jamais se sentir supérieur aux créatures de Dieu.
Après pacte, dhikr, wird et disciplines préparatoires, il dit à Shaʿrānī : « Tu n'obtiendras le fatḥ qu'auprès du bassin al-Muqayyās. » Shaʿrānī écrivit sept cahiers ; son maître les effaça à l'eau deux fois avant que le véritable fatḥ lui soit accordé sur les ādāb al-ʿubūdiyya.
Paroles mémorables
Il priait la prière du Dhuhr chaque jour à la mosquée blanche de Ramla à al-Lud (Palestine) — on le voyait fermer légèrement son magasin à l'heure de la prière, et des témoins le rencontraient à distance.
« N'écoutez jamais les paroles critiques concernant des initiés — vous sortiriez du regard protecteur d'Allāh. »
« Le pire des initiés est celui qui passe son temps à la porte du gouverneur pour lui demander les choses de ce monde. Les meilleurs sont ceux qui viennent intercéder pour les gens. »
« Toutes les portes se ferment, et il n'y a plus maintenant que la porte de l'Envoyé d'Allāh qui reste ouverte — pour toute difficulté, c'est lui l'intercesseur. »
« Selon nous, il n'est pas possible de nommer savant un être qui ne tire pas profit de l'expérience de ses aînés. »
Futuwwa au quartier al-Ḥussayniyya
Ce quartier populaire du Caire abrita à son époque le mouvement organisé de la Futuwwa (chevalerie spirituelle) — force et générosité au service de l'islam, de la voie initiatique et du peuple. Modèle : l'Imām ʿAlī ibn Abī Ṭālib.
« Pas d'épée sauf Dhū al-Faqār, pas de Fatā sauf ʿAlī. »
Transmission
Sa transmission passe par son disciple ʿAbd al-Wahhāb al-Shaʿrānī ([[sharani]]) qui rapporta son enseignement notamment dans deux ouvrages :
- al-Jawāhir wa al-Durar — Les joyaux et les perles
- Durar al-Ghawwāṣ — Les perles du plongeur
Voir aussi : [[sharani]], [[ibn-arabi]], [[zarruq]], [[suyuti]], [[../soufisme/shadhiliyya]].
ʿAbd al-Wahhāb al-Shaʿrānī — عبد الوهاب الشعراني
Source : Cours 50 — Institut ELI-K-SIR
Abū al-Mawāhib ʿAbd al-Wahhāb al-Shāfiʿī al-Shaʿrānī ibn Aḥmad — le Saint, l'imām, le connaissant, guide des initiés, auteur des Futūḥāt.
- Naissance : 898 H / 1493 EC à Qalqashanda (ville d'origine de sa mère)
- Décès : 973 H / 1565 EC au Caire — enterré dans sa zāwiya, place de Bāb al-Shaʿriyya
- A vécu 74 ans ; atteint d'hémiplégie le 10 Rabīʿ al-Thānī 973 H, maladie de 33 jours
- Plus de 50 000 personnes à sa prière mortuaire à al-Azhar
Généalogie et origine
Généalogie remontant à l'Imām Muḥammad ibn al-Ḥanafiyya, fils de ʿAlī ibn Abī Ṭālib (cousin et gendre du Prophète). Ses ancêtres avaient été Sultans de Tlemcen.
Son aïeul Sīdī Mūsā Abū ʿImrān abdiqua le pouvoir pour suivre la voie du taṣawwuf sous Abū Madyān ([[abu-madyan]]), qui lui dit la célèbre sentence :
« Les fastes du pouvoir ne conviennent pas à la voie du dépouillement (al-faqr). »
Abū Madyān envoya Mūsā en Égypte à la ville de Hūr (région de Bahnasā, Haute-Égypte) où se trouvait sa tombe. Les descendants vécurent depuis en Égypte. Sīdī Mūsā parlait aux animaux et se promenait à dos de lion.
Son père Nūr al-Dīn ʿAlī al-Anṣārī disait : « le fondement de la voie est la bonne nourriture » ; il était en contact subtil par mode de dévoilement avec Jalāl al-Dīn al-Suyūṭī ([[suyuti]]) qui transmettra sa khirqa plus tard à ʿAbd al-Wahhāb.
Parcours
Orphelin rapidement, à 12 ans (911 H), il part au Caire avec ses oncles et frères.
- 10 années d'étude du Fiqh — 75 maîtres dont Zakariyyā al-Anṣārī, ʿAbd al-Raḥīm al-ʿIrāqī
- Il fréquente aussi les Saints de son époque
- Sīdī Aḥmad al-Bahlūl lui annonce par dévoilement son union avec sa première épouse Sittī Zaynab bint Khalīl al-Qaṣabī, puis lui dit :
« Ta connaissance du Fiqh est suffisante, ce que je te souhaite, c'est un maître qui te guidera sur la voie d'Allāh. »
Orienté vers le Pôle des connaissants réalisés Sīdī ʿAlī al-Khawwāṣ ([[al-khawwas]]).
Trois maîtres principaux parmi tous : Sīdī ʿAlī al-Murṣafī (le Junayd de son époque), Sīdī Muḥammad al-Shunāwī al-Aḥmadī, et surtout Sīdī ʿAlī al-Khawwāṣ.
- 932 H : reçoit la khirqa de al-Shunāwī à l'article de la mort
- Son fath s'opère près du bassin al-Muqayyās après trois jours de purgation par al-Khawwāṣ (les deux premiers jours, le maître efface à l'eau les cahiers remplis, « simple fruit de ta réflexion »)
- Premier livre sous guidance d'al-Khawwāṣ : al-Anwār al-Qudsiyya fī Bayān Ādāb al-ʿUbūdiyya
Son maître, bien qu'illettré, fut un grand akbarien — il transmit à Shaʿrānī l'amour et la connaissance d'Ibn ʿArabī ([[ibn-arabi]]). Shaʿrānī reste un des plus grands commentateurs de l'œuvre akbarienne ; il s'inscrit dans la silsila al-akbariyya.
Synthèse initiatique
Shaʿrānī reçut ou réunit en lui l'héritage de toutes les grandes chaînes initiatiques :
Rifāʿiyya · Qādiriyya · Aḥmadiyya · Burhāniyya · Shādhiliyya · Wafāʾiyya · Suhrawardiyya · Naqshbandiyya · Chishtiyya · Qushayriyya · Madyaniyya · Firdawsiyya · Khalwatiyya · Uwaysiyya · Ṭayfūriyya · Khaḍiriyya · Adhamiyya · ʿAzīziyya…
Il institua, à la demande du Sīdī Abū al-ʿAbbās al-Khaḍir, des séances de dhikr après la prière du fajr jusqu'au lever complet du soleil, centrées sur la prière sur le Prophète et l'invocation d'Allāh. Elles réunissaient les représentants des diverses branches dans l'amour fraternel.
Œuvre
Plus de 300 ouvrages abordant tous les domaines de la Tradition. Deux ouvrages spécifiquement consacrés à al-Khawwāṣ :
- Durar al-Ghawwāṣ — Les perles du plongeur
- al-Jawāhir wa al-Durar — Les joyaux et les perles
Famille
Quatre épouses : Zaynab, Ḥalīma, Fāṭima, Umm al-Ḥasan. De nombreux enfants, tous décédés de son vivant.
Voir aussi : [[al-khawwas]] (son maître accompli), [[zarruq]], [[suyuti]], [[ibn-arabi]], [[abu-madyan]] (ancêtre spirituel), [[../soufisme/shadhiliyya]].
Jalāl al-Dīn al-Suyūṭī — جلال الدين السيوطي
Source : Cours 50 — Institut ELI-K-SIR
- Naissance : 849 H / 1445 EC au Caire — dans la bibliothèque familiale (d'où son surnom Ibn al-Kutub, fils des livres)
- Décès : 911 H / 1505 EC au Caire
- Originaire de la Haute-Égypte (ville d'Assiout, où se trouve une importante communauté copte)
Formation
- École juridique : Chāfiʿite
- Voie soufie : Shādhiliyya ([[../soufisme/shadhiliyya]])
- Vit sous l'ère mamelouke — cadre favorable au soufisme
- Très précoce : apprend le Coran jeune, fréquente plus de 150 enseignants
- Spécialisation : sciences du Coran et langue arabe
- Connaît plus de 100 000 hadiths
- À 21 ans : enseignant à al-Azhar (université fondée par les Fatimides)
Persécution et retrait
Victime de la jalousie des enseignants et théologiens. Refuse les cadeaux et présents des gouvernants — ce qui n'arrange rien. Persécuté, il se retire progressivement de la vie publique ; s'occupe d'une zāwiya shādhilite et finit reclus, consacré à ses disciples et ses livres.
Il mourra dans l'indifférence — ce ne seront que les générations postérieures qui mettront son œuvre à jour et la diffuseront.
Œuvre
L'un des plus grands auteurs de l'islam — environ 1000 ouvrages :
- al-Itqān fī ʿUlūm al-Qurʾān — référence majeure sur les sciences du Coran
- Usūl al-Lugha — principes de la linguistique (il est le maître de cette discipline comme al-Shāfiʿī l'est des Usūl al-Fiqh)
- Recensions sur l'Isrāʾ wa-l-Miʿrāj (47 versions avec Ibn Ḥajar al-ʿAsqalānī — voir [[../soufisme/isra-miraj]])
Lien initiatique
Par mode de dévoilement, il était en contact subtil avec Nūr al-Dīn ʿAlī al-Anṣārī (père de Shaʿrānī). C'est à travers ce contact que sa khirqa fut transmise plus tard à ʿAbd al-Wahhāb al-Shaʿrānī ([[sharani]]).
Voir aussi : [[sharani]], [[zarruq]], [[al-khawwas]], [[../soufisme/isra-miraj]], [[../soufisme/shadhiliyya]].
Al-ʿArabī ad-Darqāwī al-Ḥassanī (العربي الدرقاوي الحسني)
Source : Cours 44 — Institut ELI-K-SIR
Identité
- Nom : Mawlāy al-ʿArabī ad-Darqāwī al-Ḥassanī
- Dates : 1239/1823 H (~1740-1823 EC)
- Lieu : Maroc — Bou Brih (montagnes du Rif)
- Lignée : descendance prophétique par l'imām Ḥassan ibn ʿAlī
Formation
- Formation aux sciences religieuses, aspire à l'élévation spirituelle
- Fréquente le cheikh al-Wazzānī et d'autres
- Dirigé vers le cheikh ʿAlī Jamāl (ʿAlī al-ʿImrānī al-Ḥassanī) à Fès, quartier de Ramila
- Formé par ce maître jusqu'à son retour à Bou Brih
Méthode et enseignement
- Simple et directe — repose sur les sources coraniques/prophétiques et la maîtrise de l'ego
- Met en avant l'amour et l'attachement au Prophète ﷺ
- Vivificateur de la voie initiatique pure de son temps
- Œuvre comparable aux Ḥikam d'Ibn ʿAṭāʾ Allāh — synthèse de la spiritualité islamique
Persécution et héritage
- Emprisonné dans ses vieux jours (jalousie du pouvoir local)
- Période difficile : relents wahhābites et colonisations portugaise et espagnole
- À l'origine de la vivification de nombreuses branches shādhilites en Afrique du Nord — tout l'héritage spirituel nord-africain remonte à lui
- Héritiers directs au Maroc : cheikh al-Buzīdī, sīdī Muḥammad ben Qaddour, Ibn ʿAjība, al-Ḥarrāq, al-Ouakīlī
- À l'étranger : Ẓāfir al-Madanī en Libye, ʿAlī Nūr ad-Dīn al-Yashruṭī en Palestine, Muḥammad Ẓāfir au Caire et à la Mecque (qui forma l'Émir Abdelkader)
- Rayonnement : branches al-ʿAlawī, al-Ḥibrī, al-Boudālī, Nāṣiriyya, Hāchimiyya
- Chaîne : ʿAbd ar-Raḥmān al-Majdūb → Shādhilī → Ibn Mashīsh → Abū Madyan → Junayd → Ḥasan al-Baṣrī
Voir aussi : Cheikh al-ʿAlawī, Al-Ḥibrī, Belkaid
Cheikh al-ʿAlawī (الشيخ العلاوي)
Source : Cours 44 — Institut ELI-K-SIR
Identité
- Nom : Aḥmad ibn Muṣṭafā Benalioua, dit cheikh al-ʿAlāwī
- Dates : 1873-1934
- Lieu : Mostaganem (ouest algérien)
- Ordre : Darqāwiyya-ʿAlāwiyya (branche de la Shādhiliyya)
Vie
- Famille pauvre, savetier dès l'âge de 10 ans
- Formé d'abord par son père, dans une Algérie en pleine colonisation française
- Adhère jeune à la ṭarīqa ʿĪsāwiyya (branche de la Shādhiliyya)
- Vers 1894 : rencontre sīdī Muḥammad al-Būzīdī qui devient son cheikh et le guide jusqu'à la réalisation spirituelle
- Le maître Darqāwā lui enjoint de délaisser les livres et de purifier son intérieur par le dhikr continu
Méthode
- Retour aux fondamentaux des plus grands maîtres
- Enseignement métaphysique et initiatique pur
- Rites initiatiques : combat et maîtrise de l'ego par la khalwa (خلوة)
- Rompt avec l'ordre Darqāwā en 1914 (qui ne pratiquait plus la khalwa)
- Succède à al-Būzīdī en 1909
Héritage et oppositions
- Son aura engendre de nombreux disciples rapidement, provoquant la jalousie d'autres ṭuruq
- Hostilité des réformistes : association des ʿulamāʾ conduite par Ibn Bādīs
- Autorités coloniales françaises hostiles
- Il prit ses distances de l'ordre Darqāwā en 1914 — car ils ne pratiquaient plus la khalwa, rite central à toute initiation
- René Guénon dit le plus grand bien de lui (probablement en contact)
- Influence : Tunisie (cheikh al-Madanī), Palestine et Syrie par cheikh Ben Yellès et cheikh al-Hāchimī — moqqadem de très haute qualité
Voir aussi : Darqāwī, Al-Ḥibrī, Du compagnonnage au confrérisme
Sīdī Muḥammad al-Ḥibrī (سيدي محمد الحبري)
Source : Cours 44 — Institut ELI-K-SIR
Identité
- Nom : Sīdī al-Ḥājj Muḥammad ibn Aḥmad ibn ʿAbd ar-Raḥmān al-ʿAzawī, dit al-Ḥibrī
- Naissance : 1239 H / ~1823 EC (la semaine même de l'inhumation de Darqāwī)
- Décès : 23 Ramaḍān 1317 H
- Lignée : descendant du Prophète par ses deux parents, remontant à Fāṭima az-Zahrāʾ
Formation
- Coran appris entièrement très jeune, invocation et récitation quotidiennes
- Jurisprudence, hadith, exégèses coraniques, sagesses d'Ibn ʿAṭāʾ Allāh
- Étudia al-Shaʿrānī, ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī, Darqāwī
- Maître principal : Muḥammad ibn Qaddour al-Karkarī al-Wakīlī
Réalisation
- Reçut le wird (oraison quotidienne), entra en khalwa (retraite spirituelle)
- Atteignit le rang des Abrār (pieux), unit en lui l'extérieur et l'intérieur
- Réalisa les états de fanāʾ (extinction) et baqāʾ (permanence)
- Envoyé bâtir sa propre zāwiya à la montagne de Taghīt (Banī Zanāsan)
Ses zāwiyas
4 zāwiyas fondées + de nombreuses mosquées :
- Montagne de Taghīt (la première)
- Un peu plus haut
- Montagne de Safrou
- Al-Dharwiya près de Saʿīdiya (la plus grande)
- Autres : Tlemcen, Takhmart, Tunis, Maroc
Prodiges et quotidien
- Guérissait les maladies, les plantes lui parlaient
- "Tant que je serai vivant, la France n'entrera pas au Maroc" — et ce fut le cas
- Journée type : invocation nocturne → imam pour la prière → enseignement → Coran/hadith/sagesses → Duḥā → Ẓuhr → repas → ʿAṣr → invocations → Maghrib → Coran et dhikr collectif → ʿIshāʾ
4 pèlerinages
- 1295 H / 1878 EC — 1er ḥajj
- 1300 H / 1883 EC — 2ᵉ
- 1305 H / 1888 EC — 3ᵉ (avec al-Ḥājj Muḥammad ibn Yiles, al-Ḥājj ʿAbd al-Bāqī et d'autres)
- 1310 H / 1892 EC — 4ᵉ
Voyages aussi : mausolée de l'Envoyé (Médine), mosquée al-Aqṣā à Jérusalem, visite de Sīdī ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī à Bagdad.
Principaux disciples
- Aḥmad ibn Muḥammad al-Dukkālī — premier autorisé à diffuser la voie à Tlemcen ; eut pour disciples Sīdī Muḥammad ibn al-ʿArabī Belkaid (voir [[belkaid]]), al-Muqaddam ʿAbd al-Qādir et Zayn, al-Ḥājj Muḥammad ibn Yiles (inhumé à Damas), Bouziane Bouchnag, Aḥmad al-Stūtī
- Sheikh al-Būdālī ibn ʿAbd al-Qādir ibn Sulaymān al-Djabbārī
- al-Ḥājj Muḥammad ibn Yiles et son disciple al-Ḥājj Muḥammad al-Hāchimī
- al-Ḥājj ʿAbd al-Bāqī
- Sīdī Muḥammad Belhaj al-Ghurmāwī
- Sīdī ʿAbd Allāh al-Tūnsī
- Sīdī al-Ḥabīb ibn al-Ṭayeb ibn al-Ḥājj ibn Kābū
- al-Ḥājj Belqāsem al-Sanūsī
- Sīdī ʿAbd al-Qādir ibn al-Ḥājj, dit al-Iqrāʿ
- Son fils Sīdī Muḥammad al-Ḥibrī
Voir aussi : Darqāwī, Cheikh al-ʿAlawī, Belkaid
Sīdī Mohammed Belkaid (سيدي محمد بلقايد)
Source : Cours 44 — Institut ELI-K-SIR
Identité
- Nom : Muḥammad ibn Muḥammad Belkaid al-Idrīssī al-Ḥassanī
- Naissance : 1332 H / 1911 EC, Tlemcen (Algérie)
- Lignée : descendant direct du Prophète par l'imām al-Ḥassan, fils de ʿAlī et Fāṭima — fait partie des Ahl al-Bayt (أهل البيت)
Formation
- Éduqué par les plus grands savants et saints de Tlemcen
- Maîtres : Aḥmad abū ʿArūq al-Azharī, al-Ḥisāīn an-Najār, cheikh Aḥmad al-Khālidī, cheikh Ibn Nāṣir
- Voyagea en Orient et en Occident (Algérie, Maroc, Proche-Orient)
- Étudia le fiqh, les fondements du credo, l'interprétation, le hadith
- Reçut l'autorisation de transmission de la plupart des maîtres fréquentés (dont sīdī ʿAbd al-Ḥayy al-Kattānī)
Qualités
- Faculté cognitive exceptionnelle, maîtrisait un nombre de sciences impressionnant
- Devint rapidement une référence parmi les savants et les connaissants
- Son comportement et ses vertus constituaient un enseignement manifeste
- Très jeune, le dhikr faisait partie de son quotidien
Jihād et résistance anticoloniale
Vécut sous l'occupation française. Entra dans la résistance aux côtés des mujāhidīn pour préserver sa foi, son mode de vie islamique, sa langue arabe (celle du Coran). Il entraîna avec lui certains de ses enfants, neveux et proches.
Par grâce divine, il eut une vision contemplative où Allah lui annonça que les oppresseurs quitteraient bientôt l'Algérie défaits et vaincus — ce qui arriva peu après.
Voir aussi : Al-Ḥibrī, Darqāwī, Cheikh al-ʿAlawī
René Guénon (ʿAbd al-Wāḥid Yaḥyā)
Source : Cours 52 — Institut ELI-K-SIR Blois, 15 novembre 1886 — Le Caire, 7 janvier 1951
Profil
Métaphysicien français, figure centrale de la transmission du soufisme et de la Tradition en Occident au XXᵉ siècle. Entré officiellement en islam en 1910 — rattachement initiatique à l'islam qu'il date précisément de cette même année :
« Quoi qu'il en soit, il n'y a là rien de nouveau en ce qui me concerne, loin de là, puisque mon rattachement aux organisations initiatiques islamiques remonte exactement à 1910. » (lettre à Dr Grangier, 28 juin 1938)
Nom initiatique : ʿAbd al-Wāḥid Yaḥyā.
Biographie
Formation
- Santé fragile, intellectuellement précoce. Père Jean-Baptiste n'avait aucun goût pour le métier de son père (vigneron).
- Communion en 1897, église St-Nicolas.
- Juillet 1903 : bachelier en lettres philosophie (mention assez bien).
- Mathématiques élémentaires, puis licence de mathématiques.
- EPHE, cours du Pr Lacroix (1909-1910).
- Sorbonne 1915-16 : cours de Gaston Milhaud (chaire de philosophie des sciences).
- 1919 : Agrégation de Philosophie — admissible mais échoue à l'oral.
Milieux occultistes (1906)
Mis en contact par Bébin avec les milieux néo-spiritualistes dirigés par Encausse dit Papus. Il s'y lie avec des amis qui collaboreront ensuite aux revues. Constante : chercher à regrouper les personnes les plus qualifiées dans les organisations spiritualistes et maçonniques.
Conférences O.T.R. et revue La Gnose
Conférences de l'O.T.R. où sont déjà présents en germe tous les thèmes majeurs de l'œuvre — notamment des chapitres qui deviendront Le Symbolisme de la Croix ou Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps (publié 35 ans plus tard). Fondation de la revue La Gnose, organe de l'Église gnostique.
Vie privée
- 11 juillet 1912 : épouse Berthe Loury. Pas d'enfants.
- Installation à Paris, rue Saint-Louis-en-l'Île.
- 15 janvier 1928 : mort de Berthe.
- 27 septembre 1917 : nommé professeur de philosophie à Sétif (Algérie) — 20 octobre au 15 octobre 1918.
- Retour à Blois (rue de la Foix).
Collaboration catholique — rupture
Via Louis Charbonneau-Lassay, collaboration dès 1925 à la revue dédiée au Sacré-Cœur de Jésus : « Le Sacré-Cœur et la Légende du Saint Graal ». Les milieux catholiques lui imposent la « primauté absolue du centre spirituel romain dans le domaine sacré » — rupture.
Dina Britt et le départ pour l'Égypte
Par Chacornac, Guénon rencontre Marie W. Shillito Dina Britt qui finance sa création d'une maison d'édition traditionnelle.
Mars 1930 : départ avec Dina Britt pour Le Caire, emportant une liste de plus de 200 ouvrages d'Ibn ʿArabī à traduire et publier en France.
Le Caire et rattachement chadhilite
Rencontra à la mosquée du Sultan Abū al-ʿAlā le saint et maître de la confrérie Ḥāmidiyya Shādhiliyya, Salām ar-Raḍī, entre les mains duquel il renouvela son pacte initiatique. Il encouragera des convertis occidentaux (Schuon, Vâlsan, Lings, Gloton) à former une ṭarīqa en Occident.
Continue la collaboration aux Études traditionnelles et suit la formation de la loge sauvage « Les Trois anneaux » et officielle « La Grande Triade ».
Doctrine et positions
Adresse exclusive aux élites
« Ne nous occupant nullement des questions d'ordre moral et social, notre domaine n'a aucun point de contact non plus avec celui des religions exotériques […] Entièrement désintéressé de toute action extérieure, nous ne songeons point à nous adresser à la masse, ni à nous faire comprendre d'elle. » (France anti-maçonnique, janv. 1911)
Philosophie vs Science sacrée
« La philosophie n'est proprement que du "savoir profane" et ne peut prétendre à rien de plus, tandis que le symbolisme, entendu dans son vrai sens, fait essentiellement partie de la "science sacrée", qui ne saurait véritablement exister ou du moins s'extérioriser sans lui. » (Aperçus sur l'initiation, ch. XVIII)
Les trois axes de l'œuvre
- Dénonciation des erreurs, préjugés, instrumentalisations
- Exposition de la Vérité une et immuable (commune à toutes les traditions)
- Développement des possibilités méthodiques transmises par chaque forme traditionnelle pour la réalisation
Thèmes majeurs
- Dénonciation du monde moderne
- Métaphysique, initiation et réalisation spirituelle
- Symbolisme
- Tradition primordiale, formes traditionnelles
- Exotérisme / ésotérisme
- Cosmologie, cyclologie, sciences traditionnelles
- La Tradition primordiale reste le fil directeur de toute l'œuvre
Cyclologie — fin de cycle
Citant Joseph de Maistre (Soirées de Saint-Pétersbourg) :
« Il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. » (Le Roi du Monde, p. 97)
À M. Pistoni (février 1950) : « La cessation voulue d'une transmission initiatique n'est pas une chose absolument exceptionnelle ; actuellement certaines initiations sont précisément sur le point de s'éteindre par suite d'une décision de ne plus transmettre à personne. »
Les hommes du petit nombre
« Il existe encore actuellement, même en Occident, des hommes qui, par leur "constitution intérieure", ne sont pas des "hommes modernes" […] c'est à ceux-là que nous avons toujours entendu nous adresser exclusivement. »
« Ces choses ne pourront pas être comprises par la généralité, mais seulement par le petit nombre de ceux qui seront destinés à préparer, dans une mesure ou dans une autre, les germes du cycle futur. » (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, p. 10)
Œuvres citées
- Le Symbolisme de la Croix
- Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps (Gallimard, 1970)
- Initiation et Réalisation spirituelle (Traditionnelles, 1967)
- Le Roi du Monde (Gallimard, 1958)
- La Grande Triade
- Aperçus sur l'initiation
- Études sur l'Hindouisme (Traditionnelles, 1968)
- Orient et Occident
Bibliographie
- J. P. Laurant, Le sens caché de l'œuvre de René Guénon, L'Âge d'Homme, Lausanne, 1975.
Liens
- [[../concepts/tradition-primordiale]] — Dīn al-Qayyim, centre suprême
- [[../concepts/realisation-spirituelle]] — Actualisation selon Guénon
- [[../soufisme/soufisme-occident]] — Cours 51, transmission en Occident
- [[alawi]] — Ahmed al-ʿAlawī, voie chadhilite rénovée
- [[../soufisme/shadhiliyya]] — Ḥāmidiyya Shādhiliyya, rattachement cairote