Prémisse d'une rupture exotérisme / ésotérisme et codification
Source : Cours 28 — Institut ELI-K-SIR
Contexte : l'assèchement de l'islam complet
Le soufisme, en tant que domaine purement spirituel, était dans les premiers temps vécu comme naturel et partie intégrante de l'islam. Les conversions en masse verront les questionnements des musulmans s'orienter prioritairement vers les soucis du quotidien, les pratiques cultuelles et les relations sociales.
Jugé comme un assèchement et une perte de l'islam complet, cet intérêt au seul premier plan (Sharīʿa) de la Tradition mènera les soufis voulant vivre librement leur spiritualité à :
- Se mettre à l'écart en investissant les Ribāṭ (forteresses aux points frontières) — ancêtres des zāwiya.
- Compenser cet islam figé et sclérosé par des comportements extériorisés et provocateurs destinés à éveiller les consciences — ce qu'on appellera les shaṭaḥāt (شطحات).
Exotérisme et ésotérisme
On peut distinguer ces deux dimensions complémentaires par :
| Exotérisme | Ésotérisme |
|---|---|
| Horizontalité | Verticalité |
| Formel | Informel |
| Éphémère | Immuable |
| Extérieur (ẓāhir) | Intérieur (bāṭin) |
| Dépendance | Autonomie |
| Superficialité | Profondeur |
| Symbole | Symbolisé |
Le symbole et le symbolisé
L'exotérisme confond souvent le moyen et la fin, le symbole et le symbolisé. Ce qui est un début pour l'ésotérisme est un but pour l'exotérisme. Ainsi :
- L'ablution est le symbole de la purification et la purification elle-même.
- La prière est ce qui symbolise les étapes nécessaires au rétablissement du lien direct entre l'homme et Dieu.
Al-Ghazālī : « Quand tu vois écrit sur une feuille le mot 'feu', il évoque bien le feu mais n'est pas le feu car sinon, la feuille brûlerait. Quand tu touches avec ton doigt le mot feu, tu ne te brûles pas alors que le feu, lui, brûle. »
Rapports aux rites
Plusieurs rites initiatiques ne relèvent pas de l'obligation légale mais d'un choix volontaire. La pratique peut devenir cachée car incomprise et critiquée par les exotéristes. Le soufisme étant la science du goût (dhawq ذوق) et de l'expérience vécue (tajriba تجربة), l'initiateur pourra :
- Interdire des choses permises dans le cadre de disciplines initiatiques.
- Exiger la mukhālafat an-nafs (مخالفة النفس) — contrecarrer les désirs de l'âme même s'ils sont en apparence pieux (demander à un disciple désirant lire le Coran de faire autre chose, ou d'aller dormir quand il désire faire qiyām al-layl).
La dimension gestuelle ou orale d'un rite est comme une notice de ce qu'il faut faire et non ce qui est à faire. La prière est l'exposé du processus pour établir le lien réel avec Allah ; l'ablution est l'ensemble des modalités menant à la purification du cœur — seule condition à l'établissement du lien effectif avec Allah.
Versets coraniques sur la double dimension
Le mode duel des mots (Qurʾān nous renseigne déjà fortement sur cette double dimension — les deux étant au duel indique la double dimension de chacun).
31/20 : أَلَمْ تَرَوْا أَنَّ اللَّهَ سَخَّرَ لَكُمْ مَا فِي السَّمَاوَاتِ وَمَا فِي الْأَرْضِ وَأَسْبَغَ عَلَيْكُمْ نِعَمَهُ ظَاهِرَةً وَبَاطِنَةً — « Ne voyez-vous pas qu'Allah vous a assujetti ce qui est dans les cieux et sur la terre ? Et Il vous a comblés de Ses bienfaits apparents et cachés. »
57/3 : هُوَ الْأَوَّلُ وَالْآخِرُ وَالظَّاهِرُ وَالْبَاطِنُ — « C'est Lui le Premier et le Dernier, l'Apparent et le Caché. »
57/13 : يَوْمَ يَقُولُ الْمُنَافِقُونَ... فَضُرِبَ بَيْنَهُمْ بِسُورٍ لَهُ بَابٌ بَاطِنُهُ فِيهِ الرَّحْمَةُ وَظَاهِرُهُ مِنْ قِبَلِهِ الْعَذَابُ — « On éleva entre eux une muraille ayant une porte dont l'intérieur contient la miséricorde et dont la face apparente a devant elle le châtiment. »
41/53 : سَنُرِيهِمْ آيَاتِنَا فِي الْآفَاقِ وَفِي أَنْفُسِهِمْ حَتَّىٰ يَتَبَيَّنَ لَهُمْ أَنَّهُ الْحَقُّ — « Nous leur montrerons Nos signes dans l'univers et en eux-mêmes, jusqu'à ce qu'il leur devienne évident que c'est cela la vérité. »
L'intérieur et l'extérieur sont aussi symbolisés par la vision directe et indirecte. Le miroir est le symbole classique. Connaître théoriquement un fruit n'est pas la même chose que l'avoir goûté. Le soufisme est la voie du dhawq (goût). C'est pour cela qu'un illettré peut être le maître d'un érudit : le premier jouit de la connaissance intuitive, le second de celle médiate du mental. L'érudition n'est nullement synonyme de connaissance au sens plénier. La faculté du lien direct à Dieu relève du cœur et de l'intuition, non du mental et de la raison.
Sur le plan doctrinal
Pour les mêmes raisons, certaines transmissions relèvent d'un caractère réservé. L'imam ʿAlī dit dans un hadith avoir reçu des sciences accessibles à tous et d'autres réservées, qui divulguées pourraient conduire à sa condamnation.
Ces questions furent l'objet de la missive qu'Ibn Taymiyya envoya au pouvoir mamelouk du Caire en 705 H, qui fut l'objet de son jugement et de son emprisonnement.
La double attestation de foi (shahāda)
Ce qui différencie les deux domaines se résume à une question de perspective :
| Exotérisme | Ésotérisme (soufisme) |
|---|---|
| Se préoccupe des décrets de Dieu | Se préoccupe de Dieu |
| Focalisé sur salut, paradis ; craint l'enfer | Désintéressé — focalisé sur Dieu et rien que Dieu |
| Prisonnier du temps, s'inscrit dans l'avenir | Se vit au présent, transcende les cadres |
| Chose dont on parle, discute, se dispute | Se goûte, se savoure intérieurement — aucune polémique |
| Dogmes, opinions, formes | Ouvert |
Célèbre parole de Rābiʿa qui voulait « éteindre l'enfer et brûler le paradis afin que Dieu ne soit adoré que pour Lui ».
Ibn ʿArabī : « les savants de la jurisprudence divergent sur beaucoup de points, quant à nous concernant le soufisme nous sommes tous d'accord. »
Waḥdat al-Wujūd — doctrine ésotérique de la première shahāda
Pour l'exotérisme, il y a un Dieu unique mais distinct et séparé de sa création. Pour l'ésotérisme, si Dieu était séparé de quelque chose, il serait fini. Or, si tout est Dieu, ce n'est qu'au niveau du Principe al-Aḥad (الأحد) que tout est divin ; au niveau d'al-Wāḥid (الواحد), Dieu s'autodétermine et n'est que partiel comme l'est un attribut par rapport au Nom suprême. Allah est ce qui comprend ces deux aspects transcendant et immanent, formel informel, Un multiple, Absolu relatif. La relation des deux aspects n'est pas réciproque : si Allah est Tout, tout n'est pas Allah. Chaque lettre est d'encre mais chaque lettre est une particularité.
Ḥaqīqa muḥammadiyya — doctrine ésotérique de la seconde shahāda
L'exotérisme se concentre sur la personne physique et historique du Prophète, alors que l'ésotérisme le regarde comme une manifestation formelle et historique du Verbe divin universel. Chaque prophète est une individualisation du Prophète éternel et universel. À défaut de cette conception, certains versets et hadiths n'auraient aucun sens : Raḥmatan li-l-ʿālamīn (miséricorde pour les mondes), « J'ai été le premier créé et le dernier missionné »…
Transmission
L'exotérisme est le plus souvent consigné par écrit et a pour but d'être élémentaire. L'ésotérisme est transmis oralement à des personnes jugées capables de comprendre et tirer profit.
Les shaṭaḥāt — incompréhensions et tensions
Deux siècles durant, les spirituels musulmans seront mis à l'écart et de moins en moins compris, voire rejetés. Une pédagogie spirituelle consistait dans la tenue de propos scandaleux ou paradoxaux (shaṭaḥāt, de la racine shaṭaḥa — danser).
Leur but : provoquer l'extase, dépasser la raison, choquer, pousser à la réflexion — mais le but final était au-dessus encore.
Junayd : « J'ai découvert l'extase, mais ce que j'ai découvert au cœur de l'extase m'a poussé à dépasser et abandonner l'extase elle-même. »
Florilège de shaṭaḥāt
- Bisṭāmī : « Je me suis dépouillé de mon 'moi' comme la vipère de sa peau. Puis je me suis regardé : j'étais Lui. » — « Louange à moi, louange à moi ! je suis [le] Seigneur Très-Haut » (subḥānī, subḥānī ! mā aʿẓamu shaʾnī) — « Qu'est-ce que le paradis ? Un jeu pour les enfants » — « Je me suis enfoncé dans un océan sur la rive duquel les prophètes se sont arrêtés. »
- Ḥallāj : « Je suis Dieu » — Anā l-Ḥaqq (أنا الحق)
- Junayd : « Ce n'est que lorsque le serviteur se perd lui-même qu'il se trouve. »
- Shādhilī : « Les miracles sont des hochets pour les enfants. »
- Jīlānī : « Nous avons mis nos pieds là où se sont arrêtés les prophètes. »
- Abū Saʿīd ibn Abī al-Khayr : « Il n'y a rien dans mon manteau hormis Dieu. »
- Abū Bakr ash-Shiblī : « En-dehors de Dieu, je n'ai rien vu ! » — interrogé sur la ḥaqīqat al-dhikr : « C'est d'oublier le dhikr » (Sarrāj p.291 ; Iṣfahānī X p.374 ; ʿAṭṭār II p.177) — c'est-à-dire, commente Sarrāj, « d'oublier que tu es en train d'invoquer Dieu ».
Rūzbihān Baqlī considère que le premier et plus important discours de shaṭḥ est le Coran lui-même, puis le ḥadīth.
Logique préalable d'un conflit inévitable
Deux islams historiquement distincts
L'islam est pure spiritualité : le Coran ne contient pas 10% de prescriptions normatives. Jusqu'à la conversion quantitative des Arabes de la péninsule tombée sous domination musulmane, ce même islam aux préoccupations sociales et politiques expansionnistes perdent en qualité et dégénère rapidement — notamment à partir de Muʿāwiya — avec la première grande division sous l'ère du calife ʿUthmān. Les guerres du Chameau et de Ṣiffīn entérinent cette fracture de deux islams devenus réellement distincts sur le terrain.
- L'Islam prophétique (I majuscule — nature verticale et spirituelle) est intemporel. Le calendrier islamique est fixé à partir de l'Hégire (exil de La Mecque à Médine), 13 ans après le début de la prophétie — inscrivant ainsi l'Islam de la période mecquoise hors du temps.
- L'Islam médinois reste spirituel tant que le Prophète vit ; la distinction prend tout son sens avec ses successeurs et surtout à partir de Muʿāwiya.
- L'islam historique, politique, théologique, dogmatique, commercial (i minuscule) relève de la dégénérescence.
La voie soufie
Dès l'entrée en masse en islam, un fossé se creuse. Moins de 10% des sources scripturaires (Coran et sunna) sont à vocation normative. L'islam intègre des éléments des lois divines passées mais aussi des pratiques de la jāhiliyya, tout en apportant sa touche propre : restaurer ce qui devait l'être et adapter sa forme à l'époque, et surtout à sa vocation universelle de scellement et d'ouverture.
Les conversions en masse sont motivées par des objectifs sociaux, politiques, sécuritaires, d'opportunisme, de carriérisme. Même dans le cas de conversions sincères, la préoccupation du peuple non-arabe s'imprègne d'abord de la forme (juridique, codes, mœurs) avant d'être purement spirituelle.
Sarī as-Saqaṭī (155/253H) : « Celui qui souhaite que sa religion soit préservée, que son cœur et son corps soient apaisés, et que ses soucis soient dissipés doit impérativement s'isoler des gens, car ce siècle réclame la solitude et l'exil. »
Les premiers Compagnons qui s'isolent : ʿAmmār ibn Yāsir, Miqdād, Salmān al-Fārisī, ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb, Abū Bakr aṣ-Ṣiddīq, Ibn Masʿūd, Bilāl — et Ḥasan al-Baṣrī, contraint à la clandestinité par al-Ḥajjāj ibn Yūsuf.
Deux événements charnières
1. Procès de Ghulām Khalīl (885 EC)
Ascète de tendance hanbalite, scandalisé d'entendre parler d'amour passionnel (ʿishq عشق) pour Dieu. Il fit convoquer un groupe d'initiés de l'entourage de Junayd, dont Nūrī et Sumnūn, qui exprimaient leurs sentiments en termes de maḥabba (محبة) et de ʿishq.
- Selon la tradition, la convocation passa devant le calife.
- Débat : le rapport entre Dieu et sa création. Les soufis le fixent dans l'amour ; les exotéristes prônent que c'est impossible car aucune correspondance de nature n'est possible.
- Au sein du soufisme : question du rang spirituel le plus élevé — celui qui aime ou celui qui est aimé. Junayd, allant au-delà, professa la supériorité de la connaissance sur l'amour.
- Peine capitale évitée ; Nūrī fut exilé.
- Avertissement : les soufis doivent désormais être prudents, discrets, ne diffuser leur doctrine qu'en milieux fermés. Avertissement non pris en compte plus tard par Ḥallāj.
2. Procès de Ḥallāj (mort 922)
Crise majeure sur le rôle et la nature du soufisme (→ Louis Massignon).
- Ḥallāj né dans l'Ouest de l'Iran, arabophone, formation précoce. Se tourne vers le soufisme dès 15-16 ans.
- Enseignement à Bassora, puis Baghdad où il rencontre Junayd.
- Trois fois le ḥajj, voyages dans tout l'Iran, en Inde, au Turkestan.
- Retenu pour avoir beaucoup prêché durant ses voyages.
- 913 : arrestation. Procès de plus de 8 ans.
- Condamnation sur deux chefs :
- Avoir proféré Anā l-Ḥaqq (« Je suis Dieu ») — pris comme preuve qu'il se considérait comme Dieu lui-même.
- Anomisme — abolition de la sharīʿa. Doctrine professée par les Qarmates, qui menaçaient Baghdad à l'époque : loi abolie, pas de mosquée, pas de jeûne ; ils ravageront La Mecque et voleront la Pierre noire.
- Exécution spectaculaire : flagellation publique, mains et pieds coupés, mis sur une croix, brûlé.
- Étape charnière : le soufisme devient par la suite beaucoup plus discret et ésotérique.
Conséquences
- Séparation des ordres exotérique et ésotérique.
- Absence de reconnaissance hiérarchique → cessation de la collaboration mosquée ↔ zāwiya, école coranique ↔ centre initiatique.
- Tentative de renversement des rapports hiérarchiques entre l'autorité spirituelle et le pouvoir temporel.
- Nécessité d'un travail de réconciliation, codification, structuration, clarification.
- Les soufis dénoncent eux-mêmes les défiances de pseudo-soufis.
- Enseignement de l'islam surveillé et subventionné par les autorités dynastiques. Création d'universités.
Les premiers codificateurs de la voie initiatique
Comme dans tous les domaines (jurisprudence, dogme, poésie, grammaire, hadith), le soufisme n'échappe pas à la nécessité de codification.
Codificateurs principaux : Sarrāj, Kalābādhī, Makkī, Sulamī, al-Ghazālī, Sohrawardī — mais aussi les autres sciences (tafsīr, hadith, fiqh).
Abū Naṣr as-Sarrāj (mort 988)
- Premier des textes de codification.
- Génération de ceux qui ont suivi la grande crise ḥallājienne.
- Originaire d'Iran oriental.
- Liens initiatiques avec la lignée de Junayd (milieu « sobre »).
- Livre principal : Kitāb al-Lumaʿ (كتاب اللمع — Livre des lumières / éclaircissements) sur le soufisme.
- Trois sortes de savants en islam selon Sarrāj :
- Ceux qui étudient le Qurʾān ;
- Ceux qui étudient le hadith et le droit ;
- Les soufis — véritables successeurs du Prophète, à la source même du Qurʾān et du rite.
- Les soufis ne sont donc pas marginaux dans l'islām, mais les gardiens du message authentique contenu dans le texte coranique.
Volonté d'établir une orthodoxie du soufisme
Conclusion : création d'une véritable orthodoxie soufie. Émergence d'un mouvement soufi unitaire au lieu de sectes distinctes par géographies et sensibilité mystique. Ces auteurs furent impliqués dans les débats doctrinaux de l'époque — théologiens, juristes, parfois même impliqués dans les débats strictement politiques.
Liens
- [[../soufisme/shatahat]] — Les shaṭaḥāt, propos paradoxaux
- [[../soufisme/formation-soufisme]] — Phases historiques du soufisme
- [[../soufisme/islam-modernite]] — Ghulām Khalīl et Dhū al-Nūn
- [[../soufisme/compagnonnage-confrerisme]] — Ribāṭ → zāwiya
- [[../soufisme/premiers-grands-noms]] — Ḥasan al-Baṣrī, Compagnons
- [[../concepts/wahdat-al-wujud]] — Doctrine ésotérique de la première shahāda
- [[../personnages/junayd-baghdadi]] — Lignée sobre, affaire Ghulām Khalīl
- [[../personnages/hallaj]] — Anā l-Ḥaqq, procès, exécution
- [[../personnages/nuri]] — Exil après l'affaire Ghulām Khalīl
- [[../personnages/bistami]] — Shaṭḥ fondateur
- [[../personnages/shibli]] — Oublier le dhikr
- [[../personnages/ghazali]] — Codificateur, symbole du feu
- [[../personnages/ibn-arabi]] — Accord des soufis, Ḥaqīqa muḥammadiyya